A la fin de son étude phare sur la littérature fantastique (« Anatomie de l’horreur », actualisée en 2018), Stephen King, le maitre incontesté de l’épouvante moderne, classe un recueil de nouvelles de Jean Ray parmi ses premières recommandations de lecture. Alors que d’autres auteurs au talent incontestable sont impitoyablement écartés par le King (Dean Koontz et Graham Masterton, pour ne pas les nommer !), Jean Ray et son œuvre sont au contraire portés au pinacle par ses soins – ce qui a le mérite d’attirer l’attention sur cet auteur par trop méconnu à l’heure actuelle.
Car, contrairement à Lovecraft, avec qui il partage – étrangement – de très nombreuses similitudes (étant tous deux nés à la même époque), Jean Ray pâtit injustement d’un oubli absolu auprès des nouvelles générations de lecteurs – la faute à une carence de rééditions modernes (jusqu’il y a peu).
Par la puissance évocatrice de ses récits hantés, Jean Ray a donc entièrement conquis le cœur de Stephen King : on sent nettement l’influence obsédante du terrifiant « Livre des Fantômes » dans « Shining » par exemple, ou bien du fantasmagorique « Malpertuis » dans certaines nouvelles de « Brume ». Maître ès épouvante, Jean Ray excelle ainsi dans l’art de tisser des toiles d’angoisses fuligineuses pour y emprisonner le lecteur conquis et émerveillé. En quelques lignes, l’on est comme happé par son style d’une remarquable splendeur poétique ; une ambiance oppressante, un décor gothique, une situation perturbatrice, et le ton est immédiatement donné, pour aller crescendo dans une féerie d’épouvante baroque :
« Sans rien nous dire, sans rien voir ni entendre, nous savions que tous les deux nous avions peur, affreusement peur. […] Nous gardâmes le silence ; pour ma part, j’étais incapable d’exprimer une pensée : quelque chose d’inconnu, mais d’abominable me figeait le cerveau. […] ‘‘Toute la maison a peur !’’ Eh bien ! c’était cela, je n’aurais pu mieux l’exprimer : toutes les choses inertes, sans vie ni âme, qui nous entouraient, toutes, depuis les simples meubles jusqu’aux briques de la vieille demeure, se recroquevillaient d’épouvante. La grande horloge à balancier se tut, le feu cessa de ronfler, la lumière même de la grosse ampoule électrique sembla se transformer, perdant son pouvoir de rayonnement, les ombres des objets furent soudainement noires comme des profondeurs de gouffre. Et, tout à coup, l’énorme vague de feu sombre fut sur nous. » (Le Livre des Fantômes [nouvelle ‘‘Maison à vendre’’)
En plus d’avoir influencé Stephen King, soulignons aussi que tout un pan du cinéma fantastique est irrigué par l’œuvre de Jean Ray, du cultissime « Carnival of Souls » (film de chevet de David Lynch et Tim Burton) jusqu’aux fulgurances chromatiques de « Suspiria » et d’ « Inferno » de Dario Argento. Relevons aussi l’attrait de Jean Ray (qui fut marin) pour les récits d’horreur se déroulant en bord de mer, distillant une pesante atmosphère à la fragrance de sel putride, et l’ombre verte du grand Cthulhu n’est pas loin !
La Librairie Abraxas-Libris propose actuellement à la vente un panel varié d’œuvres de Jean Ray, dignes de satisfaire les amateurs les plus exigeants : notamment des exemplaires des mythiques Éditions Néo, superbement illustrés par Nicollet, qui permettent de savourer le talent de Jean Ray avec un agrément optimal (à noter également que plusieurs de ses livres furent publiés sous le pseudonyme très « british » de John Flanders).
La « Fête du Livre » de Bécherel approchant à grands pas (20-22 avril 2019), il incombait à la Librairie Abraxas-Libris de promouvoir le thème élu pour cette 31ème édition, lequel est… le Temps, vaste et mystérieux sujet s’il en est. Depuis l’aube de la civilisation, ce concept n’a cessé de fasciner l’inconscient collectif, comme le prouve ce passage extrait du Mahâbhârata, l’un des plus anciens textes de l’humanité (rédigé en Inde il y a environ 2500 ans) :
« Le Temps emporte tout : être, non-être, joie et douleur. Le Temps crée, le Temps détruit, le Temps est le feu et le Temps l’éteint. Le Temps est dieu du Bien et du Mal. Le Temps fait éclore et le Temps arrache. Le Temps veille quand toutes les créatures dorment. Le Temps contient tout. Qui peut le contenir ? » (Traduction de Serge Démétrian – Albin Michel)
A plus de deux millénaires d’intervalle (un court trajet sur l’immense autoroute du Temps !), l’écrivain Marcel Proust (1871-1922) a lui aussi abordé avec brio ce thème universel dans son œuvre maîtresse, justement nommée « A la recherche du temps perdu » (roman en 7 tomes), où l’incomparable fraîcheur de sa poésie n’a d’égal que l’éclat majestueux de son style :
« Tous ses souvenirs […] qu’il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d’amour qu’ils crurent revenu, s’étaient réveillés et, à tire d’aile, étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur. Au lieu des expressions abstraites « temps où j’étais heureux », « temps où j’étais aimé », qu’il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, […] il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence […]. » (Du côté de chez Swann)
L’œuvre de Proust pourrait certes, par son ampleur, intimider le lecteur néophyte et le faire peut-être hésiter devant les 7 volumes d’ « A la recherche du temps perdu »… Et pourtant, il n’est que d’ouvrir une page au hasard pour être aussitôt charmé et subjugué par l’élégance royale de sa prose – c’est là, du reste, la marque infaillible des grands auteurs.
Publication pionnière dans le domaine de la presse satirique, « L’Assiette au beurre » aura eu l’insigne mérite, durant une période de trente-cinq ans – 1901/1936, avec une interruption causée par la « Grande Guerre » –, de bousculer de manière tonique les conventions sociales et de susciter d’intéressantes polémiques dans le morne paysage de la Troisième République déclinante. Avec un ton plaisamment irrévérencieux et un art consommé des formules chocs (du reste, quoi de plus normal pour un journal anarchiste ?), « L’Assiette au beurre » a ainsi durablement marqué son époque : unique en son genre, témoin de toute une période de l’Histoire de France, cette publication a désormais autant une valeur mémorielle qu’artistique, avec ses désopilants dessins au style iconoclaste, tous imprégnés d’un humour irrésistible et remplis de personnages tout droit sortis d’un roman de Zola ou d’une toile de Botero.
On ne peut que sourire avec amusement devant telle ou telle parodie anticléricale (en pleine bataille pour la séparation de l’Église et de l’État), où la finesse du trait le dispute à l’intelligence du propos. Comme, par exemple, dans ce numéro du 25 février 1905 (soit neuf mois avant la fameuse ordonnance progressiste qui marqua durablement cette année mouvementée), où l’on voit une brave paroissienne discuter âprement du prix d’une messe avec un curé en surplis immaculé :
LE CURÉ : « Une messe de mariage pour cinquante francs… Et, à ce prix là, vous gagnez le paradis ! C’est pour rien, mon enfant… »
LA PAROISSIENNE : « Le Paradis pour cinquante francs ?… Non ! C’est rien cher… A l’Ambigu [célèbre bordel de l’époque], on y va pour dix ronds !… »
Tant les bonnes âmes bien-pensantes que les bigots ulcérés par les ligues anticléricales furent quelque peu étourdis par le numéro 141 (publié en décembre 1903) de « l’Assiette au beurre », qui marqua alors les esprits (dans tous les sens du terme) avec son dossier-choc sur les Messes Noires, enrobé d’un humour délicieusement blasphématoire et d’une raillerie jovialement satanique, avec en prime une couverture provocatrice figurant un diable barbu et cornu sur fond de pleine lune blafarde, suivie de ces vers incantatoires :
« Viens avec nous, Maître que nous aimons, nos lèvres te supplient et nos bras te provoquent. »
Hélas pour les dévots adorateurs du Malin, ce dernier ne condescendit pas à honorer de sa ténébreuse présence les offices célébrés en son nom dans les cercles ésotériques parisiens de l’époque, comme s’en gaussa allègrement le journaliste de « L’Assiette au Beurre » chargé d’enquêter sur ces singuliers cénacles :
« Mais l’Archange [Lucifer] est sans doute en train de visiter, bien d’autres fabuleux et tristes imbéciles ; il se refuse à fréquenter leur domicile et depuis plusieurs soirs les laisse poireauter. »
Marchant dans les traces des « Voyages extraordinaires » de Jules Verne, les « Voyages excentriques » de Paul d’Ivoi ont pourtant tout pour séduire un large public, encore à l’heure actuelle. En effet, bien loin d’être ennuyeuses ou monotones, les œuvres de d’Ivoi (en plus de rendre hommage aux classiques de Jules Verne) fleurent bon les récits d’aventures américains édités, au cours de la première moitié du XXème siècle, dans des magazines pulp tels que « Thrilling Adventures » , « Adventure Trails , « Argosy» et autres revues anciennes aux inoubliables couvertures bariolées.
En se plongeant dans ces « Voyages excentriques » aussi divertissants que dépaysants, où des Européens séjournant en Asie se retrouvent entraînés dans de dangereuses péripéties, on pense également à Indiana Jones, à certains récits de Robert E. Howard (notamment « La Main de la Déesse noire », disponible en un seul exemplaire à la pochothèque d’Abraxas ), ou encore au fameux « Fantôme du Bengale ». On décèle également quelques réminiscences manifestes de Tintin, en particulier du diptyque culte « Les cigares du pharaon »/ « Le Lotus bleu », tant le Maharadjah de Rawhajpoutalah semble avoir été inspiré par les monarques indiens hauts en couleur crées par Paul d’Ivoi.
Premier plat du docteur Mystère de Paul d’Ivoi !
Il se dégage ainsi de ces histoires une ambiance tropicale et exotique, à la fois délicieusement kitsch et baroque (comme en attestent les couvertures des superbes éditions proposées par Abraxas Libris), grâce à laquelle le lecteur a l’impression d’être immergé dans un film de Fritz Lang, tels que « Le Tombeau Hindou » ou « Le Tigre du Bengale ». Qu’on en juge par cette description bigarrée du monarque oriental du « Serment de Daalia » (p. 261) :
« On dirait une idole, avec sa taille svelte, son teint vert pâle, ses yeux noirs, hagards et immobiles. Sa coiffure est de soie noire striée d’or. Son justaucorps disparaît sous les dorures, sous les gemmes précieuses. Sa poitrine est couverte de décorations fantaisistes, véritables objets d’art (…). Scintillantes est sa longue jupe, scintillantes les pierreries semées dans ses cheveux, à ses oreilles, à ses mains, à ses pieds, scintillant son kriss au fourreau garni de brillants. Il semble que les feux réfléchis par toutes ces pierres d’un prix inestimable émanent de lui. Chacun de ses mouvements projette des rayons. »
La librairie Abraxas-Libris propose à la vente « Les Voyages excentriques » de Paul d’Ivoi dans de splendides éditions, en cartonnage d’éditeur polychrome, décorées par des plaques différentes pour chaque volume, nanties de fort belles couvertures en couleur, le tout agrémentés de plusieurs dizaines de gravures réparties dans le texte (en noir et blanc). Edités voici plus de cent ans, ces ouvrages sont ici vendus dans un remarquable état de conservation, ce qui ne manquera pas de ravir les collectionneurs avertis. Amateurs d’aventures trépidantes ou simples amoureux de la littérature française, découvrez ou redécouvrez les œuvres de Paul d’Ivoi dans des conditions optimales grâce à cette magnifique série de livres, qui sont autant d’invitations au voyage et au dépaysement !
Lorsqu’on prononce les mots « Tintin en noir et blanc », le grand public pense immanquablement à « Tintin au Pays des Soviets » paru en 1930. Et pourtant, entre 1931 et 1941, ce ne sont pas moins de huit albums de Tintin qu’Hergé a fait éditer en format noir et blanc : « Tintin au Congo » (1931), « Tintin en Amérique » (1932), « Les Cigares du Pharaon » (1934), « Le Lotus Bleu » (1936), « L’Oreille Cassée » (1937), « L’Ile Noire » (1938), « Le Sceptre d’Ottokar » (1939), et enfin « Le Crabe aux Pinces d’Or » (1941), épisode fameux entre tous, puisqu’il marque la première apparition du Capitaine Haddock dans l’univers de Tintin.
En dehors du cercle des collectionneurs chevronnés, d’aucuns pourraient se questionner quant à l’intérêt de ces albums (étant donné que ceux-ci ont depuis été réédités en couleur). Ce qui en constitue l’attrait principal, c’est que les dessins d’Hergé ne sont pas tout à fait les mêmes que dans les rééditions ultérieures. Ainsi, dans l’édition de 1938 de « L’Ile Noire », les inénarrables jumeaux policiers Dupond et Dupont arborent des visages aux expressions martiales, pour ne pas dire belliqueuses, beaucoup plus prononcées, ce qui agrémente le récit d’un suspense supplémentaire. De même, le noir et blanc ajoute à l’ensemble de l’histoire une indéniable tension dramatique, qui est plus atténuée dans l’édition en couleur.
En dehors même de la superbe patine des pages et de l’évidente beauté plastique de ces albums, la rareté extrême de ces éditions constitue à elle seule une qualité primordiale pour tout collectionneur de Tintin qui se respecte ! D’autant plus que chaque album est agrémenté de quatre pages en couleur, où figurent plusieurs scènes-clés du récit (par exemple, le périple en avion de Dupond et Dupont dans « L’Ile Noire »), isolées de manière splendide, ce qui renforce l’aspect « culte » de ces éditions.
La Librairie Abraxas-Libris propose, outre un triptyque « collector » en noir et blanc ( »Le Sceptre d’Ottokar/ »Tintin en Amérique »/ »Le Crabe aux Pinces d’Or »), un coffret regroupant en petit format l’intégralité des éditions originales de Tintin. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une pièce maîtresse dans l’édition des œuvres d’Hergé, qui ravira aussi bien les collectionneurs aguerris que les néophytes émerveillés (« Tintin au Congo » mis à part, pour des raisons évidentes – Hergé s’est heureusement rattrapé ensuite avec le discours humaniste de « Coke en Stock« ). Grâce à cette magnifique entreprise de réédition, la magie de Tintin traverse, intacte et sans cesse renouvelée, les décennies pour se décliner dans tous les formats (dont le plus récent est une adaptation filmique des plus soignées par le grand Spielberg).
En tant que courant musical né parmi les Afro-Américains du Sud des États-Unis, le Jazz est l’un des plus fascinants mouvements artistiques du XXème siècle, à la fois support d’expression d’un peuple opprimé et vecteur d’une légitime contestation sociale.
Nourri d’influences africaines mélancoliques, issues d’un peuple traumatisé par l’horreur de l’esclavage et l’arrachage inhumain de la terre de leurs ancêtres, le Jazz, creuset de la culture noire, prit véritablement son essor au cours de la décennie 1910-1920, par le biais du fameux Dixieland de la Nouvelle-Orléans, ville-matrice où se concentraient diverses cultures symbiotiques (créole, cajun, africaine, espagnole et française). De cet exceptionnel camaïeu de gens et de civilisations diverses, le mouvement Jazz éclot ainsi qu’une émouvante fleur façonnée par la souffrance et la volonté de vivre. Coupés de leurs origines, vivant dans un État de non-droit où ils enduraient quotidiennement les plus révoltantes discriminations, les Afro-Américains utilisèrent, semble-t-il, la musique Jazz pour transcender leur malheur collectif et donner un sens à leur existence oppressée. Le célèbre chanteur Bob Marley a un jour écrit : « La chose superbe à propos de la musique, c’est que lorsqu’elle vous touche, vous ne ressentez plus la douleur. » On ne saurait mieux dire. Une scène issue d’un film populaire, « La Couleur Pourpre » (inoubliable film de Spielberg, avec la non moins inoubliable Whoopi Goldberg), illustre à merveille le sens de ce propos. Lors de la scène du cabaret, où l’exubérante et charismatique chanteuse Shug Avery (sublimement campée par Margaret Avery) interprète plusieurs morceaux de Jazz, l’on peut voir clairement que le public présent (uniquement composé d’Afro-Américains) échange pour un soir la tristesse de son quotidien contre un peu de rêve, d’émotion et de tendresse méritée – notamment avec le personnage de Celie jouée par Whoopi Goldberg.
La chanson-phare du mouvement Jazz, son morceau « culte » pourrait-on dire, qui l’incarne dans son essence la plus intime, est sans contestation possible « Strange Fruit » de Billie Holiday, parue en 1939 (et reprise de manière convaincante par le groupe anglais Siouxsie and the Banshees en 1987, dans leur album « Through the Looking Glass »). Bouleversante au possible, la chanson évoque ce « fruit étrange » (strange fruit en anglais) qu’était le cadavre d’un Noir laissé, plusieurs jours durant, pendu à un arbre public (scène hélas très fréquente aux États-Unis jusque dans les années 1960, suite aux odieux lynchages perpétrés par le Ku Klux Klan, de sinistre mémoire, avec la complicité passive des autorités locales). Rappel éternel de cette époque violente, l’on peut encore trouver, dans certaines brocantes des États-Unis, d’horrifiantes « cartes postales » d’époque, glaçantes à souhait, montrant des foules pimpantes de Blancs en complet-veston, souriant de toutes leurs dents en posant devant le corps d’un être humain noir pendu au bout d’une corde. Plus que tout autre morceau de Jazz, la chanson déchirante de Billie Holiday exprime cette volonté farouche du peuple Afro-Américain de transcender la tragédie collective de son histoire, et surtout ne pas permettre qu’elle soit oubliée.
Fidèle à sa volonté de promouvoir toutes les cultures du monde, la Librairie Abraxas-Libris propose, dans l’espace musique de sa pochothèque, une large variété d’albums des plus grands artistes de Jazz. Billie Holiday, mais aussi Ben Webster, Kenny Dorham, Miles Davis et bien d’autres vous attendent sous format CD, afin de vous faire découvrir l’immensité de leurs talents musicaux.
La comparaison pourrait surprendre, et pourtant, il existe de nombreuses similitudes entre le mathurin de Gand et le monarchiste de Rennes : même prédilection appuyée pour les romans-feuilletons, même talent à produire des récits fantastiques singuliers et, hélas, mêmes opinions politiques douteuses, aux franges de la droite extrême royaliste. Il est vrai que le plus grand des auteurs fantastiques de ces cent dernières années, H.P Lovecraft (de l’avis d’une majorité de critiques et de lecteurs), ne brillait pas, lui non plus, par son progressisme et sa largeur d’esprit, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une plume sublime.
Autant en dira-t-on de Jean Ray et de Paul Féval ! Mais, de manière saisissante, c’est précisément leur hargne réactionnaire qui insuffla une intéressante vigueur à leurs publications, en les colorant d’un ton original, à défaut d’être avenant. Fort heureusement, s’agissant du domaine fantastique, ce trait déplaisant ne transparait guère – ou bien est replacé dans le contexte de l’époque (à l’instar des écrits de Lovecraft).
L’on appréciera la virtuosité d’écriture de Paul Féval par cet extrait, qui justifie pleinement sa filiation avec Jean Ray (lequel, par un curieux hasard, est né exactement la même année que celle du décès de Mr. Féval) :
« Auprès de l’église était un cimetière dont les tombes étaient toutes blanches. Il y en avait deux qui semblaient jumelles. De chacune de ces tombes […] un bras sortait, sculpté en une matière plus blanche que le marbre. Les deux bras allaient l’un vers l’autre et se donnaient une poignée de main. Elle ne savait pas bien, dans son rêve, pourquoi la vue de ces deux sépultures la faisait frissonner et pleurer amèrement. Elle voulait lire les inscriptions gravées sur les tables de marbre, mais c’était chose impossible. Les caractères se mêlaient ou fuyaient devant son regard. […] La nuit se fit, à laquelle succéda une lueur phosphorescente qui rendit livides autour de l’amphithéâtre tous les visages des spectateurs. La foudre éclata dans le lointain, et l’on entendit le vent qui gémissait de toute part. La musique grinça. Une énorme araignée, qui avait le corps d’un homme et des ailes de chauve-souris, se mit à descendre le long d’un fil qui partait des frises et s’allongeait sous son poids. »
Paul Féval, LaVille-Vampire
Assurément l’on nage ici en plein roman gothique, à mi-chemin entre les contes de Karen Blixen et les œuvres de Bram Stoker et de Sheridan Le Fanu. Les similitudes avec la prose de Jean Ray sont également évidentes, notamment celle que l’on peut lire dans les « Contes du Whisky » et le « Livre des Fantômes ». Bien que Paul Féval soit principalement connu pour ses textes dit « classiques » comme « Le Bossu », il mérite néanmoins une place de choix au panthéon des auteurs fantastiques français, entre Théophile Gautier et Maupassant (qui privilégiait certes les romans réalistes, mais restera à jamais le père du « Horla »). Sa « trilogie des vampires », composée de 1) « La Vampire » (1856), 2) « Le Chevalier Ténèbre » (1860) et 3) «La Ville-Vampire » (1867), a tout pour être culte et fait partie en tout cas des textes fondateurs de la littérature d’épouvante. Il est donc intéressant, à plus d’un titre, de découvrir cette facette aussi troublante que méconnue de Paul Féval.
La librairie Abraxas-Libris propose à la vente un large choix d’œuvres de Paul Féval, notamment « La Ville-Vampire », qui demeure sans doute le chef-d’œuvre de son auteur. A consommer sans modération !
A la fin du XVème siècle, alors que la nuit du Moyen âge touchait à sa fin et que l’aurore de la Renaissance commençait à briller sur l’Europe, la production littéraire du Vieux Continent était, toutes proportions gardées, aussi corsetée qu’à l’heure actuelle en Corée du Nord. Grâce aux bons soins des inquisiteurs du Saint-Office, la liberté de parole – et d’écrit – était partout courbée sous une botte de fer dogmatique qui annihilait toute velléité de subversion (les contrevenants risquant alors le bûcher) :
« Spectacle lamentable, abject, la vie des hommes se traînait sur la terre, écrasée sous le poids d’une religion dont la face hideuse, surgie des hauteurs du ciel, faisait peser sa menace sur les mortels. » (Humana ante oculos foede cum vita iaceret in terris, oppressa gravi sub religione quae caput a caeli regionibus ostendebat, horribili super aspectu mortalibus instans)
Pourtant, deux hommes, seulement deux, isolés et agissant séparément, contribuèrent alors à mettre en branle le puissant mouvement philosophique qu’on appellera plus tard « humanisme ». Leurs noms : Érasme et Rabelais. C’est le second qui retiendra ici notre attention. Si les textes de celui qu’on a parfois appelé le « Père de l’humanisme » (Boccace et Pétrarque ne s’étant pas départis de certaines capucinades) peuvent aujourd’hui paraître bien sages, il n’en était rien au XVIème siècle, où leur diffusion fit l’effet d’une véritable bombe intellectuelle.
En complète opposition aux pratiques de mortification ayant alors cours, Pantagruel et Gargantua (qu’il n’est plus besoin de présenter) sont autant de fictions truculentes où, à travers divers récits cocasses, Rabelais se fait le chantre passionné de la joie de vivre, de l’épicurisme, de l’hédonisme, bref, des plaisirs simples de l’existence, à commencer par ceux de la table (d’où les expressions proverbiales telles que « un repas gargantuesque » et « un appétit pantagruélique »).
Ces gravures insolites et burlesques, à l’indéniable qualité artistique, ne sont pas sans évoquer celles du Dictionnaire Infernal de Collin de Plancy. On pense également aux œuvres de Jérôme Bosch ou de James Ensor, ou encore au fameux Mat du Tarot de Marseille.
Certaines gravures font même irrésistiblement songer à Ganesh, l’adorable Dieu-éléphant de l’hindouisme, alors parfaitement inconnu des Européens !
Composée de plusieurs volumes magnifiquement illustrés, cette anthologie de la revue « Le Théâtre » (1898-1914) subjuguera sans nul doute les amoureux du quatrième art. En effet, en feuilletant cette série de livres – lesquels regroupent divers numéros du défunt bimensuel –, le lecteur est comme propulsé dans une machine à remonter le temps qui, comme par enchantement, le transporte dans l’univers baroque et décadent du théâtre français de la Troisième République.
Ainsi qu’à travers une fenêtre donnant sur le passé, l’on peut ici contempler un instantané remarquable des pièces et des opéras d’antan, par le truchement de nombreuses photographies stylées – tant en couleur qu’en noir et blanc – qui restituent à merveille l’ambiance délicieusement surannée de cette époque révolue.
Parcourir ce recueil, c’est comme effectuer une plongée vertigineuse dans le monde chatoyant de Sarah Bernhard, où des actrices aussi captivantes que charismatiques, parées comme la Callas dans le long-métrage Médée, dévoilent un aperçu de leur talent scénique. Une pose gracile, un sourire mutin, une tenue d’impératrice, et c’est tout un pan du théâtre ancien qui ressuscite sous les yeux du lecteur conquis.
Les publicités d’époque, réparties harmonieusement entre les articles, participent toutes à l’émouvant charme vintage de ce recueil. Chaque numéro du bimensuel est aussi agrémenté d’articles de qualité, décrivant en détail le monde féerique des divas, des cantatrices et des tragédiennes d’autrefois, habillées de vêtements de rêve où le glamour le dispute au sublime, et posant avec grâce devant des décors somptueux et des cadres princiers.
La librairie Abraxas Libris propose l’édition complète (en très bon état général) de cette anthologie exceptionnelle, qui ravira les passionnés du théâtre. Un chef d’œuvre du genre, à acquérir absolument !
De 1979 à 1990, les défuntes Éditions Néo (Nouvelles Éditions Oswald) ont occupé une place, sinon éminente, du moins remarquable et en tout cas entièrement à part, dans le domaine de l’édition française. Sans exagération aucune, l’on peut dire que les Éditions Néo ont, en leur temps, fait figure de projet pionnier et avant-gardiste en matière de littérature fantastique.
Car contrairement aux États-Unis, où, dans les années 70-80, les publications « de genre » comptaient une centaine de nouveaux titres chaque mois (Patrice Duvic en sera lui-même abasourdi lors d’un voyage outre-atlantique au début des eightees), la France faisait à cette époque figure de « mauvaise élève », se contentant de sortir péniblement quelques dizaines d’ouvrages par an.
A l’heure même où Lovecraft était traduit derrière le Rideau de Fer (dans la Hongrie de János Kádár) et où la science-fiction soviétique, se jouant de l’implacable censure du Kremlin, déployait ses fastes chromatiques jusque dans le monde libre, la France, désespérément fidèle à son austère esprit cartésien, demeurait à tout le moins frileuse, pour ne pas dire récalcitrante, vis-à-vis de la littérature fantastique.
Certes, quelques dizaines de titres (pas forcément les meilleurs) furent présentés, dans la France « libéralisée » de Giscard, par la Librairie des Champs-Élysées (collection « Le Masque Fantastique ») et par la Bibliothèque Marabout aux Éditions Stock. Les Éditions Denoël, dans leur collection « Présence du Futur », avaient elle aussi – il est vrai – présenté quelques maîtres du genre, Ray Bradbury en tête, mais sans faire preuve de beaucoup d’audace éditoriale. Pour ne pas effrayer la bonne bourgeoisie bien-pensante, déjà passablement défrisée par Mai-68 , mieux valait s’en tenir rigoureusement aux auteurs « sages », quitte à laisser dans l’ombre une pléthore de talents subversifs…
Portées par le tandem Hélène Oswald et Pierre-Jean Oswald, les Éditions Néo arrivèrent avec fracas sur le devant de la scène littéraire fantastique en 1979. Les lecteurs de l’époque se souviennent encore des couvertures mythiques de Jean-Michel Nicollet, glauques et effrayantes à souhait, qui tranchaient radicalement avec les timides illustrations de Tibor Csernus au « Masque Fantastique ».
En choisissant d’emblée de donner la voix à des auteurs inconnus du public francophone, les Éditions Néo ont initié l’élan d’un intense mouvement d’engouement pour le roman fantastique, qui culminera avec l’excellente collection « Pocket Terreur », dirigée de 1989 à 2003 par le regretté Patrice Duvic, et par la collection « J’ai Lu épouvante », de moindre qualité (passons sur la très médiocre collection « Gore » au Fleuve Noir, d’une vulgarité inouïe et d’une indigence affligeante).
Bien plus, en prenant le pari risqué de présenter des auteurs phares méconnus du public français, les Éditions Néo conférèrent rapidement leurs lettres de noblesse à la littérature fantastique, grâce à un travail éditorial d’une qualité rare et par un soin méticuleux apporté à la fabrication du livre, à tel point que lecteur pouvait avoir l’impression d’acheter un objet de luxe à bas prix. Acquérir un Jean Ray (déjà édité auparavant) en format Néo, c’était presque comme acheter du Zola en Pléiade, toutes proportions gardées.
Avec leur emblématique collection « Fantastique/SF/Aventure », Hélène et Pierre-Jean Oswald misèrent d’emblée sur Robert E. Howard, le père de « Conan le Barbare », proposant au public des œuvres de première classe tels que « Le Pacte Noir » et « Kull, le Roi Barbare », qui offraient un dépaysement radical dans les terres sombres de la Dark Fantasy. Mais la véritable révélation allait venir avec l’édition complète des œuvres de Clark Ashton Smith, dont Lovecraft lui-même chanta les louanges. Parmi les amateurs chevronnés de littérature fantastique, nul n’a oublié « La Gorgone », « L’Île Inconnue » ou encore « L’Empire des Nécromants », récit stupéfiant qui osait aborder de manière frontale le thème sulfureux de la nécrophilie (alors que l’auteure française Gabrielle Wittkop, en publiant « Le Nécrophile » chez Régine Deforges en 1972, s’était immédiatement attirée les foudres de la censure gaulliste – à tel point que son livre fut interdit par Pompidou en personne, avant de rester invisible pendant vingt-six ans, jusqu’à sa réédition aux Éditions La Musardine en 1998).
Graham Masterton, un autre auteur percutant dont les œuvres célèbrent sans fard les noces d’Éros et de Thanatos, eut également droit à tous les honneurs (mérités) de la part des Éditions Néo : grâce au formidable travail du traducteur François Truchaud, le public français put découvrir des œuvres choc d’une éclatante qualité littéraire, telles que « Rituel de Chair », « Le Démon des Morts », « Le Jour J du Jugement », « Le Portrait du Mal » (lauréat du Prix Julia-Verlanger 1988) ou encore « Le Miroir de Satan », somptueuse variation sanglante sur le thème d’ « Alice de l’autre côté du miroir » de Lewis Carroll (réédité dans la collection « Pocket Terreur » dès 1991, l’ouvrage s’est au fil du temps vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires dans l’Hexagone).
Signalons encore William Hope Hodgson, auteur brillant et raffiné (un précurseur injustement oublié de Lovecraft), qui fut remis à l’honneur grâce au flair imparable du couple Oswald, prompt à dénicher les chef-d’œuvres cachés ou invisibles. Dès le début des années 80, le public français put frissonner avec des titres évocateurs comme « La Chose dans les Algues », « L’Horreur Tropicale » et « Les Pirates Fantômes », aujourd’hui fort recherchés et vendus à prix d’or sur les sites de vente en ligne…
Loin de se limiter au fantastique, les Éditions Néo, à travers diverses collections hétéroclites, publièrent pendant dix ans de nombreux romans policiers (notamment les œuvres de Robert Bloch, maître incontesté du suspense – « Psychose », « Le Train pour l’Enfer », « Les Yeux de la Momie », « Retour à Arkham », etc.), ainsi que des récits d’aventure et de science-fiction, établissant en quelques années un impérissable patrimoine littéraire. Qu’Hélène Oswald et son défunt mari en soient remerciés : sans leurs admirables efforts, un pan entier de la littérature serait demeuré totalement méconnu du grand public, ce qui eût été fort dommage.
Après une cessation d’activité en 1990, suite à l’apparition d’une concurrence effrénée (« Pocket Terreur » et « J’ai Lu épouvante » notamment), Hélène et Pierre-Jean Oswald poursuivirent ensuite leurs travaux au sein des Éditions Les Belles Lettres, qui hébergèrent la collection « Le Grand Cabinet noir » de 1998 à 2000 (jusqu’au décès de Pierre-Jean Oswald) – laquelle accueillit d’anciens livres parus chez Néo, mais aussi des inédits de l’anglais Colin Wilson, l’expert incontesté de l’occultisme et de l’ésotérisme.
Actuellement, la Librairie Abraxas-Libris propose à Bécherel un panel variable d’ouvrages parus aux Éditions Néo ainsi qu’au « Grand Cabinet noir », permettant ainsi aux lecteurs de découvrir ou de redécouvrir les chefs-d’œuvres oubliés de la littérature « de genre ».
25 Juin 2019
0 CommentsJean Ray, le maître des spectres
A la fin de son étude phare sur la littérature fantastique (« Anatomie de l’horreur », actualisée en 2018), Stephen King, le maitre incontesté de l’épouvante moderne, classe un recueil de nouvelles de Jean Ray parmi ses premières recommandations de lecture. Alors que d’autres auteurs au talent incontestable sont impitoyablement écartés par le King (Dean Koontz et Graham Masterton, pour ne pas les nommer !), Jean Ray et son œuvre sont au contraire portés au pinacle par ses soins – ce qui a le mérite d’attirer l’attention sur cet auteur par trop méconnu à l’heure actuelle.
Notre catalogue Jean Ray et John Flanders
Car, contrairement à Lovecraft, avec qui il partage – étrangement – de très nombreuses similitudes (étant tous deux nés à la même époque), Jean Ray pâtit injustement d’un oubli absolu auprès des nouvelles générations de lecteurs – la faute à une carence de rééditions modernes (jusqu’il y a peu).
Par la puissance évocatrice de ses récits hantés, Jean Ray a donc entièrement conquis le cœur de Stephen King : on sent nettement l’influence obsédante du terrifiant « Livre des Fantômes » dans « Shining » par exemple, ou bien du fantasmagorique « Malpertuis » dans certaines nouvelles de « Brume ». Maître ès épouvante, Jean Ray excelle ainsi dans l’art de tisser des toiles d’angoisses fuligineuses pour y emprisonner le lecteur conquis et émerveillé. En quelques lignes, l’on est comme happé par son style d’une remarquable splendeur poétique ; une ambiance oppressante, un décor gothique, une situation perturbatrice, et le ton est immédiatement donné, pour aller crescendo dans une féerie d’épouvante baroque :
« Sans rien nous dire, sans rien voir ni entendre, nous savions que tous les deux nous avions peur, affreusement peur. […] Nous gardâmes le silence ; pour ma part, j’étais incapable d’exprimer une pensée : quelque chose d’inconnu, mais d’abominable me figeait le cerveau. […] ‘‘Toute la maison a peur !’’ Eh bien ! c’était cela, je n’aurais pu mieux l’exprimer : toutes les choses inertes, sans vie ni âme, qui nous entouraient, toutes, depuis les simples meubles jusqu’aux briques de la vieille demeure, se recroquevillaient d’épouvante. La grande horloge à balancier se tut, le feu cessa de ronfler, la lumière même de la grosse ampoule électrique sembla se transformer, perdant son pouvoir de rayonnement, les ombres des objets furent soudainement noires comme des profondeurs de gouffre. Et, tout à coup, l’énorme vague de feu sombre fut sur nous. » (Le Livre des Fantômes [nouvelle ‘‘Maison à vendre’’)
En plus d’avoir influencé Stephen King, soulignons aussi que tout un pan du cinéma fantastique est irrigué par l’œuvre de Jean Ray, du cultissime « Carnival of Souls » (film de chevet de David Lynch et Tim Burton) jusqu’aux fulgurances chromatiques de « Suspiria » et d’ « Inferno » de Dario Argento. Relevons aussi l’attrait de Jean Ray (qui fut marin) pour les récits d’horreur se déroulant en bord de mer, distillant une pesante atmosphère à la fragrance de sel putride, et l’ombre verte du grand Cthulhu n’est pas loin !
La Librairie Abraxas-Libris propose actuellement à la vente un panel varié d’œuvres de Jean Ray, dignes de satisfaire les amateurs les plus exigeants : notamment des exemplaires des mythiques Éditions Néo, superbement illustrés par Nicollet, qui permettent de savourer le talent de Jean Ray avec un agrément optimal (à noter également que plusieurs de ses livres furent publiés sous le pseudonyme très « british » de John Flanders).