« C’est de l’abeille (trop peu étudiée jusqu’à ce jour, trop peu appréciée) que je vais entretenir mon lecteur ; je dirai peu de mots sur les circonstances qui m’ont amené aux résultats signalés dans ce petit livre destiné aux enfants et aux hommes auxquels il offrira des points très curieux de moralité, outre la question pécuniaire qui sera résolue. » p12 in Le rucher de J. Auguste Marcellin, 1866.
Abraxas vous invite aujourd’hui à explorer le regain d’intérêt qui s’opère autour de l’apiculture et de la figure de l’abeille à partir de la seconde moitié du XIXè siècle en France (et ailleurs), à travers 4 ouvrages : Le rucherde J. Auguste Marcellin, paru en 1866 à compte d’auteur ; Culture raisonnée facile et économique des mouches à mielpar De Lasalle en 1880, à compte d’auteur également ; La première ruche (vendu) d’Eugène Jobard en 1889, à l’imprimerie du Bien Public à Dijon et les deux premiers numéros de la revue Le Rucher : Organe illustré de la société d’apiculture de la région du Nord de 1890 (portant sur l’exposition universelle de 1889 et vendu également). On y retrouve les abeilles bien sûr, figures à la fois symboliques et pratiques de la nature mais aussi les hommes dans les rapports qu’ils entretiennent avec elles.
Si les produits de leur labeur, le miel et la cire, sont utilisés depuis fort longtemps (on en trouve la mention dès l’Égypte antique), la connaissance de leur apport primordial dans nos écosystèmes en tant que pollinisateur particulièrement efficace, est plus récente. Il faut remonter aux travaux de naturalistes et botanistes allemands (Kölreuter et Sprengel) de la fin du XVIIIe siècle pour trouver des études scientifiques sur ce phénomène qui seront par la suite reprises par Darwin dans la deuxième partie du XIXe siècle.
C’est à cette époque que vont également se développer de nouvelles techniques d’apiculture et ce particulièrement chez les anglo-saxons, comme cela nous est indiqué dans le n°1 et 2 de Le Rucher : Organe illustré de la société d’apiculture de la région du Nord de 1890, on y trouve également des allusions chez De Lasalle. Plusieurs apiculteurs français, professionnels ou passionnés, en prennent exemple pour critiquer les traditions françaises sévissant jusqu’à cette époque comme « l’étouffement » qu’ils n’hésitent pas à qualifier de « barbares » (termes que l’on retrouve chez Marcellin notamment), mais également pour en tirer des parallèles allégoriques s’inscrivant dans une tradition remontant à l’antiquité, chez Aristote et Virgile par exemple.
Intéressons nous d’abord aux ouvrages plus théoriques de cette sélection.
Pages faisant la jonction entre la première partie du Rapport sur l’apiculture à l’exposition universelle de 1889 concernant la section française et la seconde dédiée à la section étrangère, plus fournie en gravures.
En premier lieu : Le Rucher, Organe illustré de la Société d’Apiculture de la Région du Nord, n°1 et 2 : Rapport sur l’apiculture à l’exposition universelle de 1889, Présenté à la Société d’Apiculture de la Région du Nord de la France par M. Gustave Rifflart, Employé à la Mairie d’Amiens et Membre de la Société (vendu). Cette petite reliure de 71 pages fait état des différents exposants présents à la section d’apiculture de l’Exposition universelle de 1889 ayant eu lieu à Paris.
On y trouve entre autres, dans la partie française, la présence de « Deyrolle, Émile, naturaliste, 46, rue du Bac, Paris » (entrée n°16, p.10) dont l’auteur admire la qualité des équipements et objets d’études, parmi lesquels se trouve une maquette d’abeille d’1m20 de long ; ainsi que la création d’un certain M Robert (entrée n°48, p.25 ) qui a étagé ses rayons de manière à représenter une tour Eiffel, monument iconique de cette exposition. Il est d’ailleurs amusant de noter que le rapporteur loue plus la qualité du miel présent dans ces rayons que la ressemblance avec la tour elle-même.
M. Rifflart profite de cette occasion pour partager des considérations générales sur l’état de l’apiculture en France, y déplorant une prédominance de la méthode dite « fixiste » (où les abeilles sont libres de fixer elles-même leurs rayons) à défaut de celle dite « mobiliste » (où l’on utilise des cadres en bois prévus à cet effet) plus en vogue aux États-Unis et au Royaume-Uni. Indice représentatif d’un changement qui arrive trop lentement et d’un retard technique des producteurs français selon lui. Les États-Unis occupent d’ailleurs une place importante dans l’ouvrage, 20 pages et 9 gravures pour 22 exposants et si la Grande Bretagne ne compte qu’un exposant, 6 pages lui sont consacrées avec 12 gravures soit plus d’un tiers de la totalité (29 pour les ruches et objets associés plus 2 d’exploitations, une grecque et une britannique).
3 ruches présentes au sein de la section états-unienne, la ruche Simplicité, la ruche à portique et la « Lawn hive » ou ruche à pelouse. On y remarque la similitude entre la « Simplicité » (en haut à gauche) et les ruches modernes.Gravures concernant la section britannique où l’on peut observer une presse à extraire le miel (en haut à gauche) ainsi qu’un couteau à désoperculer et un éperon à incruster le fil de fer dans la fondation des cadres juste en dessous. On peut également y observer une gravure représentant une exploitation apicole bucolique contrastant avec celle plus industrieuse ouvrant la partie concernant la Grande-Bretagne, quelques pages auparavant.
Défini en tant que « Traité pratique » par l’auteur dans sa préface, destiné d’abord aux : « curés, instituteurs, employés des canaux et des chemins de fer, cultivateurs, ouvriers, journaliers etc. » qui « pourraient aisément, sans rien négliger de leurs travaux habituels, augmenter sensiblement leurs ressources en y adjoignant le revenu d’un petit rucher » ; il s’adresse également « à l’universalité des lecteurs ».
De Lasalle y résume ainsi son ouvrage : « il y a renfermé [parlant de lui] toutes les connaissances théoriques nécessaires pour la culture raisonnée des mouches à miel, l’explication de toutes les méthodes économiques, même les plus nouvelles, qui ont été sanctionnées par l’expérience, et la description exacte de toutes les opérations pratiques que l’apiculteur peut être conduit à exécuter : sous ce triple rapport, l’ouvrage est au courant des plus récentes notions certaines qui soient acquises sur les abeilles. »
L’auteur se révèle fidèle aux promesses de sa préface. Au fil de ces 312 entrées réparties sur 9 chapitres, est présenté de manière succincte et didactique tout ce que l’apiculteur de l’époque (mais qui est en grande partie valable également pour celui d’aujourd’hui) doit savoir : exploration d’une ruche occupée par des abeilles, description de sa composition, de ses rythmes, conditions et pratiques de l’essaimage « naturel » et « artificiel », moyens de récolte, préparation de ses produits, détail mois par mois des travaux apicoles à effectuer, descriptions et prescriptions des maladies et dangers menaçants la ruche ainsi qu’un point sur la législation en vigueur alors.
On se retrouve ainsi avec une précieuse synthèse de savoirs relatifs à l’apiculture, à la fois historiques et pratiques.
Si les 2 ouvrages précédents sont remarquables pour les témoignages factuels et techniques qu’ils proposent, les 2 prochains possèdent un élément plus surprenant mais particulièrement intéressant : le recours à la narration comme ressort didactique.
Couverture de La première ruche, d’Eugène Jobard (1889), sur laquelle on retrouve l’image d’une ruche conique traditionnelle comme en harmonie avec le paysage, entourée d’une végétation luxuriante et de nombreuses abeilles, illustrant la thèse que l’auteur va allégrement développer dans l’ouvrage.
En effet, l’Utilité des abeilles, La Première Ruche (vendu) d’Eugène Jobard, publié par l’imprimerie du Bien Public à Dijon en 1889, se présente comme la continuation d’une « petite brochure » nommée Utilité des abeilles, d’abord imprimée et distribuée par les soins de l’auteur. Celle-ci narrait le retour de ce dernier dans son village d’origine, « vivement frappé par la stérilité des arbres fruitiers » et comment il y remédia par la réhabilitation du rucher de la maison paternelle. Il semblerait que celle-ci ait rencontré un grand succès par sa recension dans un article du Petit Journal ce qui, toujours selon les dires d’Eugène Jobard, aurait créé un engouement telle qu’il fut amené à en écrire un ouvrage plus complet. Constatant qu’il n’aurait pu que « rédiger un traité qui n’eût été qu’une simple compilation » il résume ainsi sa démarche : « J’ai réfléchi longuement, et le mieux me parut être de raconter tout simplement ce que j’ai vu, ce que j’ai fait. Et je dirai avec La Fontaine : Mon voyage dépeint / Vous sera d’un plaisir extrême. / Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint. / Vous y croirez être vous-même. »
C’est donc cette édition remaniée et augmentée que nous avons le plaisir de vous présenter aujourd’hui. Si l’ouvrage semble reprendre la trame brossée dans Utilité des abeilles, il la développe et l’amende sur 192 pages. L’auteur y dresse le portrait d’une campagne en mutation, marqué par l’exode rural et une transformation des méthodes agricoles qui en s’intensifiant, s’éloignent d’un rapport sensible à la terre qu’elles exploitent. La grande thèse du livre est de démontrer l’utilité, insoupçonnée et oubliée, des abeilles pour l’ensemble des cultures et de la flore en général. À travers de nombreux exemples et mises en scènes – en bon pédagogue du XIXè siècle dispensant ses leçons avec hauteur et bienveillance – il va argumenter dans ce sens, répondant aux peurs des villageois (piqûres, masse de travail supplémentaire etc.) tout en leur explicitant les gains, assurés et faciles, autant pécuniaires qu’environnementaux, qu’une multiplication des ruchers engendrerait.
Tout cela développé au sein d’un récit cadre riche en situations et personnages pittoresques, de la bonne et sa fille dévouées espérant un bon parti sans oser le chercher, au curé docte et habile médiateur en passant par les cours sous forme de veillées dispensés par le bon notable de retour en son pays d’enfance ; La Première Ruche d’Eugène Jobard s’avère être un objet littéraire et technique des plus agréables et curieux.
Fait amusant, un article tiré d’un journal du même nom que l’imprimerie nous apprend que l’auteur aurait été un imprimeur féru d’apiculture (Eugène Jobard donc de l’imprimerie du Bien Public à Dijon) dont l’immeuble, qu’il aurait fait construire à la même époque que la publication de son livre, arbore une sculpture d’abeille sur son frontispice.
Quatrième de couverture avec un petit ornement central qui n’est pas sans rappelé le style de celui décorant la demeure de l’auteur à Dijon.
Le dernier texte de notre sélection se présente à la fois comme la synthèse et le prototype des ouvrages précédents. Écrit à la fois théorique, pratique et narratif, il semble tenir à embrasser l’ensemble du domaine apicole en utilisant les formes qui lui semblent les plus appropriées sans pour autant chercher à donner un cadre unificateur à sa production.
Page de titre deLe Rucherde J. Auguste Marcellin, 1866, sous-titré : « Art nouveau de gagner, sans peine, assez d’argent pour vivre, et secourir encore l’indigent ! », où l’on observe aussi la mise en avant des compétences de son auteur via la mention « Ayant obtenu six médailles à diverses expositions. », ainsi que la référence à la lettre d’Alphonse Karr.
Il est néanmoins intéressant de constater qu’il fut écrit et publié avant les ouvrages étudiés précédemment et peut ainsi poser la question de sa postérité et de son influence.
Si le traité pratique de Marcellin sort peu après (1866) la version française de L’origine des espèces de Darwin (1862), l’apiculteur et auteur choisit plutôt de se placer sous le patronage d’Alphonse Karr (auteur romantique et satirique français, ayant notamment écrit Sous les tilleuls et créé la revue satirique Les Guêpes, mais ayant également exercé la floriculture à Nice) à qui il dédie son opuscule et dont la lettre de réponse (affirmative) suit cette dédicace dans l’ouvrage.
Illustration satirique et caricaturale (caractéristique de l’époque avec ce visage démesuré) d’Alphonse Karr où l’on retrouve le lien étroit de ce premier avec la nature de par son activité floricole et ses écrits, notamment le plus fameux Sous les tilleuls arborant le bac à fleur dans le coin droit.
Cette affiliation nous renseigne potentiellement sur les intentions profondes de l’auteur. Bien que s’inscrivant de fait (par sa volonté de description détaillée et comparative des techniques d’élevages mais aussi du comportement des abeilles) dans la veine des scientifiques et éleveurs naturalistes de son temps, l’apiculteur passionné d’Aix-en-provence tient aussi à utiliser ses connaissances pour dresser des analogies d’ordre plus morale et philosophique à l’instar du travail de Karr, dans son Voyage autour de mon jardin par exemple.
Le Rucher, se découpe en deux parties : une première plutôt orientée pratiques et techniques, avec comme éléments notables une description des avantages et inconvénients de trois modèles de ruches qu’il juge intéressants, suivi d’un de son invention et des lois du code civil régissant la propriété des dites ruches (on y retrouve également une bonne partie des éléments développés dans des traités ultérieurs comme celui de De Lasalle présenté précédemment) ; une deuxième consistant en un récit présenté comme étant tiré d’un évènement réel et ultérieur à la rédaction de la première partie, où l’auteur relate un échange qui a lieu entre celui-ci, un comte de sa région et son jardinier « Jean ».
Penchons-nous un moment sur cette seconde partie. Le comte y est désigné en tant que « le comte » alors que les deux autres protagonistes bénéficient de leur patronyme respectif. La discussion relève presque de l’échange socratique, Marcellin expose et amène le comte ainsi que son jardinier à considérer différemment les abeilles en développant ses théories et découvertes en matière d’apiculture à travers une série de questions-réponses, habilement menée, pour les faire entendre à Jean de manière organique.
Par conséquent l’ensemble se trouve être assez didactique, avec le « professeur-apiculteur » Marcellin qui allie connaissance théorique et pratique de terrain, le jardinier Jean représentant le « commun », le « populaire » et le comte comme intercesseur, qui est facilement convaincu du bien-fondé des explications de l’auteur. La désignation plus impersonnelle du noble et sa position avantageuse dans l’échange peut nous donner l’impression que le destinataire moral, en quelque sorte, du récit serait l’ensemble des « Jean » mais que le destinataire pragmatique serait plutôt représenté par « le comte », étant celui détenant les capitaux et qui serait le plus à même de faire appel aux services de l’apiculteur.
J. Auguste Marcellin nous fournit ici un exemple singulier et étonnant de traité pratique. En effet si on y trouve bien les observations et préconisations habituelles (ou qui le deviendront), ainsi que des réflexions philosophiques basées sur une tradition allégorique, le tout se révèle aussi être un objet de publicité intriguant mais finalement peut-être assez caractéristique de son époque.
Gravures représentants le détail d’un rayon de miel à gauche et l’équipement d’un apiculteur à droite, de sa combinaison à ses nombreux outils sur le sol.Étonnante gravure d’un style différent du reste et qui a été réalisé directement sur l’ouvrage contrairement aux autres faisant parties d’un feuillet séparé.Gravures où l’on observe une installation conséquente et organisée de ruches sur la gauche ainsi qu’un des modèles à cadres mobiles, présenté dans l’ouvrage, sur la droite.
Ainsi nous avons pu observer à travers ces quatre textes des tendances communes : une attention particulière portée à l’apiculture comme un moyen simple et accessible pour « le peuple » de s’assurer un revenu subsidiaire, avec parfois une emphase placée sur le bénéfice environnemental ajouté, nous avertissant déjà sur l’importance primordiale des abeilles pour nos écosystèmes (chez Jobard particulièrement) ; mais également un aspect moral, édificateur, qui n’est cependant pas toujours analysé de la même manière : Jobard donne l’exemple d’une ruche retrouvée dans un conduit de cheminée inusité où l’on pouvait dénombrer plusieurs reines à la fois, signe pour lui d’une cohabitation possible et d’une forme de communauté d’entraide plutôt que de compétition et de hiérarchie, alors que Marcellin met plus en avant l’aspect industrieux et humble de l’insecte ailé que tout le monde devrait suivre. On constate également le développement de manuels et traités pratiques destinés au grand public ainsi que la propension scientifique, qui prend racine à cette époque, à rationaliser ces pratiques.
Alors si les techniques agricoles et le monde rural, ainsi que les avancées scientifiques de la seconde moité du XIXè siècle vous intéressent, n’hésitez pas à venir jeter un coup d’œil aux ouvrages mentionnés précédemment et à notre section apiculture en général.
Nous avons le plaisir de vous proposer aujourd’hui un ensemble d’ouvrages qui intéressera les collectionneurs !
Réunissant un envoi autographe pleine-page de Céline, plusieurs de Cocteau, un d’Aragon et un autre de Ionesco (au sein d’une série destinée au couple Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud), mais aussi des envois dessinés, très souvent pleine-page, de Fassianos et de Combas, parmi bien d’autres… Il est notable que certains d’entre-eux aient appartenu à Serge Tamagnot (mentionné dans de nombreux envois), figure de la nuit parisienne et photographe de ses nombreux amis artistes comme Marcel Jouhandeau ou Violette Leduc.
À la lumière du jour de Constantin Cavafy illutstré par A. Fassianos, Fata Morgana (1989), avec un bel envoi et dessin de Fassianos où tous les éléments sont réunis, les symboles iconiques de l’artiste, la date, la signature et le destinataire Serge Tamagnot.
Le premier élément remarquable de cet ensemble est une réédition (de 1952) de la thèse de médecine que Céline soutint en 1924 (paru chez Gallimard en 1937) :Semmelweis. Celle-ci traite du médecin obstétricien hongrois éponyme, précurseur de Pasteur dans le combat contre les microbes en milieu hospitalier. Il ne réussit malheureusement pas à convaincre le milieu médical de son époque de l’importance capitale de se laver les mains entre deux interventions, pour éviter la contamination, notamment entre une dissection et un accouchement. Cet ouvrage est considéré comme le premier texte littéraire de l’auteur qui s’il ne déploie pas toute son ampleur, montre déjà une partie de son talent et de sa ferveur dans le récit de vie de cet avant-gardiste incompris, en partie à cause de son caractère envahissant. L’envoi autographe dont nous disposons est d’autant plus intéressant qu’il est dédié à un « confrère », inconnu du grand public mais que l’écrivain-médecin semblait tenir en haute estime. D’ailleurs si Céline s’est souvent refusé à dédicacer ses œuvres pour des gens connus, il a écrit plusieurs envois à des « gens ordinaires ». De plus notre exemplaire est un service de presse.
Semmelweis, de Céline, Gallimard, 1952, faux-titre de l’ouvrage, avec la mention S.P pour Service de Presse.Envoi autographe pleine-page de Céline : « A notre cher confrere […] ».
Dans un autre registre, notre ensemble comporte également plusieurs ouvrages de Jean Cocteau dédicacés par l’auteur à différentes personnes mêlant sa vie artistique et intime, on y retrouve : Arthur Pétronio, inventeur de la Verbophonic (un mouvement proche de la poésie lettriste et sonore) et le couple de théâtre et de cinéma Renaud-Barrault « en vieil ami ». À cela s’ajoute une édition originale de La Belle et la Bête, Journal d’un film (1946) avec un envoi autographe et dessin originale de Véronique Filozof (artiste dont Cocteau fut l’ami et le mécène et à qui il avait écrit : « Je te dis « tu » parce que j’aime ce que tu fais » en découvrant son travail). Cette dernière y relate une soirée en compagnie mondaine, en présence de Jacques Prévert et Max Jacob entre autres, où les personnages du film sont mentionnés, exposition ou soirée privée elle eut lieu dans le quartier latin, rue Danton.
Plain-chant, de Cocteau, librairie Stock, 1923, avec cet envoi touchant de Cocteau à un autre poète expérimentateur formel dont le travail n’est pas sans rappeler les réflexions du groupe « des Six », avec lequel Cocteau a œuvré avant la guerre.Le cordon ombilical, souvenirs de Cocteau, Plon, 1962, sobre envoi de l’auteur où l’on perçoit l’amitié simple qui l’unit à ce couple mythique.La Belle et la Bête, journal d’un film de Cocteau, J.B Janin, 1946, avec un dessin original de Véronique Filozof où l’on reconnaît une parenté avec le « style Cocteau », terminant un envoi intéressant sur 3 pages.
On retrouve aussi plusieurs autres envois dédiés au couple mythique Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud sous la plume de Ionesco, Aragon et Triolet où l’on perçoit à la fois complicité et admiration, pour ces deux figures majeures de la vie artistique parisienne du siècle dernier. On peut rappeler que le couple joua et mis en scène plusieurs pièces d’Ionesco ainsi que de Beckett, particulièrement apprécié de Madeleine Renaud qui créa notamment la Winnie de Oh les beaux jours.
Le roi se meurt de Ionesco, Gallimard, 1963, envoi fort intéressant de Ionesco, où se mêle « admiration », « sentiment de culpabilité » et « affection » pour le couple avec qui il a collaboré à plusieurs reprises.La semaine sainte d’Aragon, Gallimard, 1958, dédicace charmante de l’auteur au couple Renaud-Barrault où il mentionne son entrée au Palais-Royal avec Elsa Triolet ainsi que le fait qu’ils aient « 30 ans à [eux] deux ». Avec une touchante remarque sur leur amitié partagée.Les manigances d’Elsa Triolet, Gallimard, 1962, on trouve une belle formule d’Elsa Triolet dans cet envoi faisant référence au titre de l’ouvrage et à leur amitié : « ces fausses manigances, cette vraie amitié ».
On retrouve Cocteau et Claudel (un des pères de substitution de Jean-Louis Barrault), entre autres, au sein de la bibliothèque de Serge Tamagnot. Ce dernier collectionna nombres d’ouvrages variés mais souvent liés à ces amitiés et admirations, on y trouve par exemple une édition originale de La batârde de Violette Leduc, en japonais. Il en fut proche et ce particulièrement au soir de la vie de l’autrice. Alekos Fassianos semblait également tenir une place importante dans le cœur de Tamagnot qui posséda nombres de ses ouvrages dédicacés et truffés d’invitations pour ses expositions dans diverses galeries parisiennes. La liste est trop longue pour que l’on soit exhaustif mais citons tout de même deux ouvrages assez singuliers, un exemplaire du Tirésias de Théophile avec un montage d’image érotique de Marcel Jouhandeau pour Serge Tamagnot, daté et signé du 21 mai 1977 ; ainsi qu’une édition originale d’Encore un instant de bonheur d’Henry de Montherlant, à laquelle a été collé sur la garde le manuscrit d’une version antérieur d’un des poèmes de l’œuvre, intitulé : « Le Bonheur ».
La bâtarde de Violette Leduc, édition originale japonaise (1967).Fragments homériques d’Alekos Fassianos, Syrmos (1993), beau dessin pleine-page de l’artiste avec envoi autographe « pour Serge ».Belle invitation lithographiée dans les ateliers Michel Cassé, pour une exposition de Fassianos à la Galerie Pudelko à Bonn en Allemagne, signé et daté par l’artiste pour Serge Tamagnot truffant Le mythe à bicyclette de Fassianos également.Tirésias de Théophile, Jean-Jacques Pauvert (1977), première partie du montage-collage de Marcel Jouhandeau pour Serge Tamagnot reprenant un dessin d’Élie Grekoff réalisé pour le Tirésias de l’auteur en 1954, la deuxième partie sur la page suivante est également une gravure de Grekoff, érotique cette fois-ci.Manuscrit intitulé « Le Bonheur » d’un des poèmes du recueil Encore un instant de Bonheur de Montherlant, Grasset (1934), renommé « Il fait beau » dans la version définitive.Sailors & Sea de Pierre et Gilles, Taschen (2005), envoi avec dessin du couple d’artiste-photographes Pierre et Gilles pour Serge Tamagnot.
À cela s’ajoute quelques très beaux ouvrages illustrés de poèmes de Rimbaud ainsi qu’une édition originale de la première édition collective des Illuminationset d’Une saison en enfer avec une préface de Paul Verlaine.
Les Stupra, Album dit Zutique (extraits) de Rimbaud, L’Angelot Maudit Paris (1948), avec 17 gravures érotiques, encore très modernes, de Jean-Paul Vroom. Édition à petit tirage, 75 exemplaires, ici le n°62.Achevé d’imprimer de cette rare édition « sous le manteau » des Stupra de Rimbaud, édité « aux dépens d’un groupe de bibilophiles » avec cinq impressionnantes gravures pointes sèches, présumées comme étant de Tavy Notton, en 1943 à Grenoble.Belle édition du poème Les poètes de sept ans de Rimbaud, GLM (1939), avec sept superbes gravures pointes sèches de Valentine Hugo et une préface de Paul Eluard.Illustration de Valentine Hugo pour Les poètes de sept ans.Première édition originale collective des Illuminations et d’Une saison en enfer de Rimbaud, Librairie Léon Vanier en 1892.Préface de cette première édition collective, écrite par Paul Verlaine et reprise de la première édition des Illuminations en 1886.
Vous avez ainsi pu voir l’intérêt que présente cet ensemble d’ouvrages comportant de nombreux envois particulièrement intéressants, par leurs longueurs et leurs teneurs, ainsi que de beaux dessins originaux pleine-pages ! Et nous avons l’honneur de vous en proposer d’autres encore, que nous ne vous avons pas révélé dans cet article mais que vous pouvez retrouver sur notre site ! Parmi-eux un curieux envoi sur deux pages de Marcel Jouhandeau à Jean-Louis Barrault à propos d’un jeune homme, ainsi qu’un autre de Daniel Boulanger semblant badiner avec Madeleine Renaud …
« Carte de visite de Gustave Aymard (Aimard), romancier et grand voyageur ». Photographie d’Etienne Carjat (1828-1906). Paris, musée Carnavalet.
« Gustave Aimard, romancier et grand voyageur », on aurait aisément pu y lire : « aventurier ».
Il naît Olivier Aimard le 13 Septembre 1818 à Paris, orphelin adopté, il devient Olivier Gloux à 6 ans. Suite à quelques péripéties, il s’embarque comme matelot à 9 ans, atterrit en Amérique du Sud qu’il remonte jusqu’au Mexique et en Californie. Il aurait été captif d’indiens en Patagonie, « coureur des bois » (entendez trappeur), chercheur d’or et franc-tireur dans la Sonora ainsi que marié à une Comanche dont la tribu l’aurait accueilli pendant 5 années.
De retour en France il se sert de cette matière pour devenir un auteur populaire à succès, se remarie à une chanteuse lyrique, produit de nombreux ouvrages de qualité variable et meurt diagnostiqué, entre autre, de folie des grandeurs dans l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, au sein de la ville qui l’a vue naître, en 1883.
Si la vie de Gustave Aimard semble bien digne d’un roman, ce n’est pas tout à fait un hasard : la majorité de ces informations nous provenant de ses écrits plus ou moins autobiographiques (principalement Par mer et par terre et en filigrane de toute son œuvre), la véracité de ces éléments reste à prendre avec précaution malgré la confirmation de certains d’entre-eux, dans les quelques travaux de recherches qui lui ont été dédiés (Sur la piste de Gustave Aimard de Jean Bastaire, les articles d’André Pinguet et le n°13 de la revue Le Rocambole qui lui a consacré un dossier de 110 pages sous la direction de Thierry Chevrier).
Nous avons aujourd’hui le plaisir de pouvoir vous proposer une quantité importante de ses œuvres en ligne et dans nos magasins, notamment de nombreux numéros de la collection du « Livre populaire » à 65 centimes publiés par Fayard à partir de 1907. (Re)Plongeons-nous dans cet auteur un peu oublié et pourtant pionnier de la littérature d’aventure sur l’Ouest américain en langue française.
Les nuits mexicaines, n°44, 1911, collection « Le Livre populaire » à 65 centimes Fayard.
Ainsi, si l’on peut reconnaître qu’il n’a pas totalement disparu de nos mémoires, sa présence y est-elle à la hauteur de son héritage?
Il faut admette en effet, et déplorer peut-être, le talent inégal parcourant son œuvre, notamment à cause de ses nombreuses répétitions : thématiques, stylistiques, voire de passages entiers (comme avec cet exemple frappant : en 1864 il conserve ses textes originaux pour Amyot et procure à Cadot, un éditeur d’appoint, des textes remplis de réemplois, notamment Les Chasseurs d’abeilles dans L’Araucan, victime de son succès il aurait eu du mal à suivre les demandes des éditeurs)… Ce qui ne l’empêchera pas de devenir un des auteurs populaires marquants du XIXe siècle, par l’imaginaire du Far-West et de l’aventure qu’il a grandement participé à apporter et développer en France.
Les chasseurs d’abeilles, n°20, 1909, réédition de Fayard toujours dans la même collection, un des tomes qui servira à l’auto-plagiat de l’auteur.
On le retrouve en effet cité par Lautréamont (même si c’est pour l’opposer à ce qu’il considère comme renfermant du « génie ») qui le place aux côtés de Dickens, Hugo et de Landelle (un auteur d’ouvrages maritimes). Il est également présent chez Cendrars qui le cite aux côtés de Bernardin de Saint-Pierre, Wells et Poe comme figures du roman du XIXème siècle et chez Pagnol qui le place au même niveau que Fenimore Cooper (comme source d’inspiration pour ses jeux et créations d’enfants avec son frère Paul dans La Gloire de mon père). Il ne faudrait également pas oublier qu’on lui doit le patronyme et personnage de Valentin Guillois, si cher à Robert Desnos qui l’utilisera même comme pseudonyme pendant la résistance.
Le cœur loyal, n°4, 1908, Fayard. Le personnage du Cœur Loyal, introduit dansLes Trappeurs de l’Arkansas, le n°1 de la collection, est une figure récurrente d’Aimard, il forme avec Valentin Guillois une forme de pendant au Bas-de-Cuir de Cooper.
Il aura aussi, et peut-être surtout, été l’un des grands inaugurateurs de la figure de l’écrivain aventureux qui deviendra si importante durant la première moitié du XXème siècle. Si nous avons déjà cité Cendrars, on peut aussi penser à Kessel ou encore Jünger mais également, même s’il est peu probable qu’il l’ait lu, à Jack London dont les voyages au Klondike puis au bord du Snark ont rempli nombre de ses livres. Le parallèle est marquant sur plusieurs points : ils sont tous deux orphelins de père ; ont eu une première partie de vie aventureuse marquée par une certaine précarité qui leur a ensuite servie de matière pour une ascension sociale à travers l’écriture et seront révélés par l’apparition de leurs textes dans des journaux ; ils entretiennent également des rapports ambiguës, mais relativement caractéristiques de l’époque, avec l’altérité, y voyant autant de vices que de vertus ; il en est de même pour leur engagement politique qui, s’il est bien présent, est fluctuant et suit le cours de leurs rencontres et expériences, plus que soutenus par un véritable système (libertaire pour Aimard et socialiste pour London, même si chez ce dernier on peut noter une forte prégnance du darwinisme social).
À la différence de London, Aimard n’est pas journaliste mais il parle tout de même parfois de sujets qui lui tiennent à cœur et qui ont été, ou sont, d’actualités, comme avecLa Fièvre d’or et Curumilla qui retrace l’aventure du comte Raousset-Boulbon et de sa République de la Sonora en 1852 (à laquelle l’auteur aurait participé) ou la guerre du Mexique, avec Les Gambucinosci-dessous.
Les Gambucinos, n°28, 1910, Fayard. Publié originellement au printemps 1865 dans le périodique Le Musée des familles, en plein guerre du Mexique, l’auteur ouvre le récit par son intention de renseigner sur cet événement qui attirent « les regards des parents et des amis de nos braves soldats ».Le commandant Delgrès, n°41, 1911, Fayard. Consacré à la figure éponyme du commandant qui se révolta contre le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe sous l’ordre de Bonaparte, en 1802.
À l’instar de ses contemporains, il publie tout d’abord ses textes dans des périodiques : La Tour des Hiboux dans le Journal pour tous en 1856 et Don Diego de Lara dans le Journal du Dimanche en 1857 ; obtenant le succès en 1858 avec Les Trappeurs de l’Arkansas, ceux-ci sont rapidement repris en volumes par l’éditeur Amyot (Don Diego de Lara l’est sous le nom de Le Chat sauvage dans le recueil Une Vendetta mexicaine, chez Cadot l’autre éditeur d’Aimard à cette époque) puis par Dentu à partir de 1870 avec La Forêt vierge. Ses œuvres seront ensuite rééditées par Fayard en 1907, après un rachat d’une partie des fonds de Dentu qui fait faillite en 1895, cette collection constitue l’ensemble le plus accessible des ouvrages de l’auteur. Elle fait partie de la fameuse série à 65 centimes « Le Livre populaire », initiée par Arthème Fayard fils en 1905 qui durera jusqu‘à la première guerre mondiale. Toutes les couvertures y sont superbement illustrées par Georges Conrad, collaborateur de nombreux périodiques de l’époque comme le Journal des voyages, Mon Journal ou La Vie illustrée. Il composa également de nombreuses couvertures de romans populaires pour Hachette et Fayard, dont des séries de Jules Lermina, continuateur des Mystères de Paris d’Eugène Sue et du Comte de Monte-Cristo de Dumas entre autres. Fayard ressortira ses aventures découpées et édulcorées en fascicules dans les années 30, à destination d’un public plus jeune et on retrouve Les Trappeurs de l’Arkansas au sein de la Bibliothèque rouge et or à l’orée des années cinquante, même si l’auteur a alors perdu de son aura.
La Fièvre d’or – Curumilla, Amyot, 1860.Le Souriquet (René de Vitré – Michel Belhumeur), Dentu, 1882.Le Grand chef des Aucas en fascicules chez Fayard Frères, illustré par Delâtre.La Forêt vierge, édité ici chez Fayard, n°18 de la collection « Le Livre populaire » à 65 centimes.Balle-Franche, L’Eclaireur, Les Outlaws du Missouri, Les Chasseurs d’Abeilles, Le Coeur de Pierre, Le Guaranis, Le Montonero, n°16 à 22 d’un lot du n°1 à 22, édité par Arthème Fayard dans les années 30.Les Trappeurs de l’Arkansas, « Bibliothèque rouge et or », 1951.
Nous avons donc pu voir l’apport d’Aimard à la littérature d’aventure et sa place de choix dans les éditions populaires jusqu’à la Grande Guerre, ainsi que l’importance en filigrane de sa postérité, chez les écrivains du début du XXe siècle notamment.
Alors n’hésitez pas à mettre la main sur un de ces ouvrages historiques, qui le sont autant par le fond que par la forme, et embarquez-vous avec ce cœur aventureux de la Lorraine au Mexique en passant par le Brésil et les Caraïbes!
(Nous vous conseillons également, si vous voulez approfondir le sujet: Sur la piste de Gustave Aimard, Trappeur quarante-huitard, de Jean Bastaire, édité par Les Belles Lettres ; cette belle synthèse sur Gallica ainsi que cet article disponible sur openedition.)
Derrière le miroir n°199 (octobre 1972) portant sur Tal-Coat, avec des textes de l’artiste.
Derrière le miroir, DLM pour les intimes, est une revue d’art éditée par Maeght entre 1946 et 1982 pour accompagner les expositions de la Galerie Maeght, cette première est bien connue des amateurs d’art, mais pas seulement. Car s’il est indéniable que l’on y retrouve nombre d’œuvres (dont des lithographies originales) des grands noms de l’art moderne comme Braque, Kandinsky, Mirò ou encore Chagall (pour ne citer qu’eux), on y trouve également des textes, de ces artistes eux-mêmes mais aussi de philosophes, d’écrivains ou encore de poètes (Breton, Beckett, Calvino ainsi que Derrida entre autres).
Pour célébrer un arrivage de plusieurs numéros de cette revue emblématique en librairie, replongeons-nous un peu dans son histoire.
Nous sommes au sortir de la seconde guerre mondiale, une grande partie de la communauté artistique française et étrangère retourne à Paris après s’être réfugiée en zone libre, à Cannes notamment, ou à l’étranger. À leur côté un certain Aimé Maeght se prépare à transformer le milieu de l’art français, à en ouvrir le champ.
Ami de Jean Moulin et de Georges Braque, pupille de la nation et graveur lithographe aguerri, Aimé Maeght possède un mélange rare de pragmatisme économique, de connaissances techniques et d’ambitions artistiques qui vont lui permettre de devenir un nom, pas seulement incontournable de l’art mais aussi de l’édition.
Aimé Maeght dans son bureau (année inconnu).
Une fois arrivé à Paris, il ouvre la Galerie Maeght qui se fait immédiatement connaître par une exposition inaugurale sur Matisse (ami proche de la famille Maeght) le 6 décembre 1945. L’année suivante le premier numéro de Derrière le miroir sort pour accompagner « Le Noir est une couleur », une exposition de 25 œuvres inédites où l’on retrouve notamment Bonnard, Matisse, Braque, Van Velde (dont une lithographie fait la couverture) parmi d’autres.
Ce seront 253 numéros sur 36 ans qui sortiront sans interruption pour accompagner les différentes expositions de la galerie.
En partenariat avec Jacques Kober – dirigeant les éditions Pierre à feu, responsable d’expositions à la galerie et à l’origine du titre Derrière le miroir – Maeght veut aller au-delà du simple catalogue d’exposition. Pour ce faire, ils vont appeler à collaborer des auteurs (poètes, philosophes, écrivains…) et inviter les artistes à s’exprimer eux-même sur leur travail, ils vont également ajouter des lithographies originales, ce qui va permettre à cette revue de devenir une véritable chambre d’écho et d’approfondissement des expositions de la galerie.
Ce projet se dessinait déjà dans le « numéro zéro » de Pierre à feu en 1944 : « Ne prennent des masques que ceux qui sont des masques, le piège qui se dresse est aussi simple qu’un miroir, c’est l’attitude d’une conscience. Mais nous plongeons par exemple dans la peinture parce qu’elle est l’ébauche du miroir, d’une déformation qui s’étale ; c’est le spectre, c’est l’image qu’on devra suivre qui monopolise notre œil comme le fait le soleil, c’est l’estime livide d’un désaccord, c’est cette déclaration qu’on écrira, celle du monde victime de cette association verbale. Il n’est pas coûteux de bâtir sa maison mais de l’habiter. Un seul moyen, ouvrir le champ. »
Si l’on dit qu’une image vaut bien mille mots, associons les unes aux autres à l’instar de Maeght et plongeons maintenant dans le numéro 199 dédié à Tal-Coat.
Appréciez la composition où le texte et le trait se mêlent…
On s’y retrouve saisi autant par son verbe que par sa ligne, dans ce qu’il dit, ce qu’il exprime de ses courbures. On y découvre une voix qui se fait chair de ses tableaux, qui par sa forme de sensualisme rurale donne autant à goûter le froid légèrement salin de la pierre que l’abstraction zen de son regard. On y savoure la spécificité de cette revue, le dialogue qui se créé entre l’artiste, ses œuvres et nous et cela, dans la chaleureuse intimité de son format qui nous caresse, nous flatte le regard par la qualité de ses impressions mise en valeur par sa mise en page aérée.
… se tissent …
Écoutons ce que nous dit l’artiste:
« Le premier abord du monde nous ne pouvons le rejeter, il faut le laisser pénétrer au plus profond, il se décantera nous-même nous décantant aussi. Apparaîtra le second visage, se dévoilera le troisième, ainsi jusqu’au noyau profond et reviendra le surgi dans l’inaccoutumé, l’essence même, le véhicule.
[…]
Nous croyons appréhender le monde, nous ne sommes que visités par lui. Savoir cela est l’ouverture – le dialogue peut naître. Ce qui semblait fermeture s’entrouvre à nouveau, l’inhabituel nous visitant, nous sommes dans l’éveil, dans l’attention. Le monde attentif, nous sommes en son regard.
On ne peut partager que ce que l’on possède en commun, et le dialogue est un partage.
Comme un chant à deux voix, un appel, un répons, l’écoute de l’écho. »
Si cela s’applique à son travail cela peut aussi s’appliquer à la revue en elle-même, synthétiser son propos.
… et se répondent.
Comme nous l’avons déjà mentionné, non contente de faire parler les artistes exposés, la revue va également les faire dialoguer avec d’autres, provenant de pratiques différentes et variées. Pour exemple ce numéro concernant Adami enrichi de réflexions originales d’Italo Calvino.
L’auteur oulipien nous livre ici des fables dans le style d’Ésope (sous forme de prosopopées, le corps et l’ouvrage, « la main et la ligne » ou « les pieds et le dessin », y dialoguent) et inspirées autant des écrits glanés dans le carnet de travail du créateur que de ses impressions face aux œuvres exposées.
Derrière le miroir n° 239 (mai 1980) portant sur Adami avec des textes d’Italo Calvino.À gauche, on peut voir le dernier feuillet du texte en sa langue originale, à droite la première fable « La main et la ligne » traduite par Danièle Sallenave. Observer l’encadré à gauche du texte, on y trouve un extrait original du carnet de notes d’Adami, duquel l’auteur s’inspire pour le sien.Et l’on y admire toujours les œuvres originales qui nous y sont proposés.
En plus de ces précieux apports textuels (parmi lesquels on peut également compter : René Char sur Georges Braque, Samuel Beckett à propos de Bram Van Velde, Tristan Tzara pour Joan Miró, Michel Leiris et Alberto Giacometti, Gaston Bachelard et Marc Chagall…), la revue bénéficie d’une haute qualité d’impression (imprimée en interne dans les ateliers de l’imprimerie ARTE-Adrien Maeght à partir de 1964), lui permettant d’offrir des lithographies originales de très haute fidélité.
Depuis leurs débuts Aimé Maeght et sa famille, ainsi que leurs équipes, ont eu à cœur de travailler pour et avec les artistes dans le but de transmettre au mieux leurs perceptions du monde, que ce soit sur le plan créatif, philosophique ou technique et c’est bien là ce qui en a fait une entité à part dans le monde de l’art et de l’édition du XXème siècle.
Nous vous invitons donc à vous pencher sur ce morceau d’histoire de l’art et d’expérimentation éditoriale, à savourer le confort d’appréciation des œuvres et des textes qui y sont proposés ainsi qu’à vous laisser porter par l’écho d’expositions passées et être saisis par l’intention encore vivace de faire vibrer les arts ensemble pour que toujours il puisse être, vivant.
Que nous raconte un livre de compte ? Quelles histoires se trament entre les lignes de dépenses et de recettes, entre le registre des marchandises exotiques tel le bois de campêche et la grande Histoire de la mondialisation en cours, entre les destinées et turpitudes de l’équipage, capitaine comme matelots, et la révolution industrielle qui s’annonce et va amener le milieu de la navigation à se transformer ?
De quelles mutations et de quelles constantes ces indications et ces chiffres se font l’indice et la trace ?
De l’échelle locale malouine à l’internationale, en nous amenant aux Caraïbes, aux Indes et même aux États-Unis pour La Glaneuse, en passant par les ports français iconiques de Bordeaux, Marseille mais surtout du Havre, les aventures des biens et des hommes se tissent ensemble au fil de ces deux livres de comptes de la marine que nous vous présentons aujourd’hui.
Carnet de comptes du capitaine Joulain pour le brick « Le Saint-Esprit » (1823-1834) et « La Glaneuse » (1835-1841). La mention unique de la « Glaneuse » sur le titre pourrait indiquer un ajout postérieur.
Le premier, celui du capitaine Joulain de Saint-Malo, est le plus volumineux avec plus de cinquante voyages sur deux navires (brick) : Le Saint Esprit, armé par Monsieur Magon de la VieuVille négociant à Saint-Malo, réalisant des cabotages jusqu’aux ports du Havre, de Marseille, de Bordeaux et d’autres encore (Rouen, Malaga…) de 1823 à 1834 et La Glaneuse, armé par Monsieur Magon VieuVille fils toujours à Saint-Malo, à l’usage plus diversifié avec des trajets transatlantiques vers New York, la Nouvelle Orléans ou encore Rio de Janeiro mais aussi plus proches vers Londres ou les habituels ports de Marseille, Le Havre et Bordeaux, de 1835 à 1841.
Il se présente d’une manière organisée, claire et précise dans l’ensemble comme on peut le voir sur les photos ci-dessous.
La plupart des voyages se figurent ainsi, une liste des dépenses du capitaine pour diverses raisons, frais, avances faites à l’équipage etc. sur plusieurs pages et ce que celui-ci doit à son armateur et ce qu’il lui est dû sur la dernière (pour un ensemble de 3 à 4 pages en moyenne).
Il arrive cependant que cela soit plus condensé sur des trajets nécessitant moins de dépenses.
Le second quant à lui est un peu plus intriguant, plus à même de piquer le néophyte que le premier.
L’énigmatique carnet de comptes, sans titre ni propriétaire.
Son auteur est inconnu, ses destinations exotiques: de nombreux trajets vers et dans les Caraïbes (Pointe-à-Pitre, Port-au-Prince, les Gonaïves etc.) puis « les Indes » (Pondichéry, Calcutta…) ; ses navires plus nombreux et ses armateurs pas toujours référencés.
Son écriture change sensiblement et le nombre exact de ses voyages est ambigüe, 11 ou 12, au moins 10 sur une période de 14 ans environ entre 1839 et 1854.
Cette première page est un peu troublante, il semblerait que cela soit celle de la fin d’un voyage de Bordeaux à Port-Au-Prince revenant au Havre dont le reste aurait été noté sur un précédent carnet.
Pages caractéristiques de l’ensemble, on voit sur celle de droite le voyage qui nous a permis d’identifier l’auteur présumé du carnet en la personne de Louis Adolphe Brion.
Une des rares corrections de l’ouvrage.
Il en ressort quelque chose de plus personnelle, de plus proche d’accès avec lequel on embarque volontiers.
Peut-être alors cherchera-t-on à trouver à qui pouvait donc bien appartenir ce carnet et trouvera-t-on, suite à quelques heures de recherches dans différents fonds d’archives, qu’il aurait pu appartenir à Louis Adolphe Brion, originaire de Saint-Servan, Capitaine du Pierre François allant à Calcutta, né le 21 Juin 1802 en cette même ville et alors âgé de 45 ans (l’archive date de l’année 1847). Il semble très probable que cela soit le cas vu les usages de la marine à cette époque.
(Liens ci-dessous pour les archives du registre des bâtiments de la Seine-Maritime sur lesquelles on retrouve le Pierre François en partance pour Calcutta en 1848 et les archives de registre de l’équipage du Pierre François allant à Calcutta et datée de 1847, il semblerait cependant que c’est bien le même navire, on retrouve d’ailleurs sur le registre de l’équipage des noms que l’on voit dans la partie « avances faites à l’équipage » à la fin de notre document:
On pourra alors embarquer avec lui au fil de ses voyages et découvrir le bois de campêche, cet arbre tropical d’Amérique latine et centrale, également présent dans les Caraïbes, qui deviendra avec l’occupation espagnole de l’Amérique l’un des principaux colorants mondiaux pendant plusieurs siècles ; permettant des teintes allant du bleu au rouge ainsi que de beaux noirs, il devint très populaire en Europe.
L’on y trouvera aussi tout un vocabulaire caractéristique de l’époque et du milieu du commerce maritime, du boucaut, tonneau de taille moyenne souvent en bois blanc servant à contenir des marchandises sèches, au tafia, une eau de vie de canne à sucre non vieilli faite avec l’écume des sucres et des gros sirops, produisant ainsi une forme de rhum à bas prix (on peut notamment lire « 18 litre tafia pour les noirs et les ouvriers » à la page 30), en passant par les lascars, ces matelots indiens servant dans les marines européennes.
On y appréciera aussi les transactions plus triviales comme la vente de 20 cochons, 72 canards, 1 balle de café de java, 800 œufs, 54 boîtes de conserves et 26 bouteilles de champagne sur l’île Bourbon (actuelle Ile de la Réunion) ; une ballade en éléphant en Inde ; un bandage pour un matelot ou encore le blanchissage de linge de table lors du voyage d’un certain Mr Decolon de Pondichéry à Madras, passager avec sa suite de domestiques, pions, guides et durant lequel on fait recours à un interprète, des boys et des palanquins.
Ainsi ces carnets nous permettent de nous immerger dans le milieu du commerce maritime du début-milieu du XIXe siècle à travers son langage, ses biens, ses usages (on peut notamment penser aux frais quasi-systématiques de pilotage hors des ports), mais aussi ses passagers ainsi que son équipage. Ce qui peut permettre au lecteur avisé de trouver nombre d’informations intéressantes en termes d’histoire mais aussi de généalogie.
Dernières pages du carnet de bord avec à gauche un exemple « d’avances faites à l’équipage » où l’on voit les noms, les positions sur le navire et ce qui leur est dû par étapes du voyages. A droite une note sur la valeur des nombres inscrits dans les comptes.
Dans le cadre de notre concours de lecture à voix haute nous vous proposons de revisiter des textes de Marcel Aymé et de les enregistrer pour avoir la chance de gagner un bon d’achat dans nos boutiques!
Ce concours se déroulera du 5 au 18 Juin au sein de la librairie Abraxas-Libris et proposera trois catégories: enfants, adolescents et adultes.
Nous en profitons pour revenir sur cet auteur populaire majeur du 20ème siècle, aujourd’hui un peu oublié et boudé par les lecteurs.
Marcel Aymé, en 1929.
« Petit provincial cornichon, pas plus doué pour les lettres que ne l’étaient alors les dix mille garçons de mon âge, n’ayant seulement jamais été premier en composition française (…) je n’avais même pas ces fortes admirations qui auraient pu m’entraîner dans un sillage. »
Aymé, par Pol Vandromme, éd. Gallimard, 1960
Alors, pourquoi ne lit-on plus Marcel Aymé?
Il a pourtant utilisé le parler populaire et l’argot comme a pu le faire Céline, francisé des emprunts de l’anglais comme Queneau et Vian, a vu nombre de ses œuvres adaptées au cinéma en des films, pour certains, devenus cultes comme La traversée de Paris (comment oublier le : « Janvier, Jaaaanvier, Jaaaaaaanvier! » de Gabin), Uranus (réalisé par Claude Berri et au casting impressionnant: Depardieu, Blanc, Prévost, Marielle, Noiret, Galabru, Luchini…) ou encore La jument verte, qui aurait déclenché un scandale lors de sa sortie; ses Contes du chat perché ont été étudiés maintes fois par plus d’une génération d’écoliers et d’écolières, et bien que boudé par la critique il eut toujours un grand succès populaire, mais quoi alors ?
Est-ce à cause de son amitié avec Céline et Brasillach qu’il tenta en vain de gracier ?
Du fait qu’il ait continué à publier dans des journaux collaborationnistes, même si c’était des articles d’art ou des histoires ?
Que dans Uranus il humanise et pose la question morale de « l’épuration » d’après-guerre sans se ranger du côté de la vindicte ?
Que d’homme de lettres de « gauche » avant la guerre, il devienne de « droite » et soit définit plus tard comme « anarchiste de droite » ?
En un mot, serait-ce un oubli politique, plus ou moins orchestré ?
Peut-être, un peu.
Mais pas seulement. On ne peut que conjecturer sur un tel sujet mais une autre raison semble se dessiner.
Aymé était un homme silencieux, du moins c’est ce que les gens qui ne le connaissent pas disent, ironise-t-il dans une interview donné à la télévision canadienne en 1958 (https://www.youtube.com/watch?v=aHV5EzqqT8c).
D’extraction populaire et provinciale, éduqué par ses grand-parents à la mort de sa mère quand il avait deux ans, il garda un fort attachement à son origine franc-comtoise tout en devenant une figure très parisienne.
Considéré parfois comme moraliste, un de ses principaux sujets d’études se situe dans les mœurs, qu’elles soient bourgeoises et hypocrites ou rurales et dures (et tout ce qui se situe entre les deux), il y déploie des critiques grinçantes et ambigües, dans Uranus déjà cité, mais également La Tête des autres (plaidoyer en forme de pièce de théâtre contre la peine de mort) ou encore La Vouivre.
Marcel Aymé est en effet un auteur protéiforme, écrivant à la fois contes, récits fantastiques (il ne faudrait pas oublier Le Passe-muraille, une de ses œuvres qui a peut-être le mieux survécu à la postérité), romans, nouvelles et pièces de théâtres (Clérambard, un autre succès populaire), sans compter sa participation plus ou moins active à l’adaptation de ses textes au cinéma.
Moins formaliste que les auteurs cités précédemment, avec une écriture de la ruralité qui ne penche pas vers le sensualisme d’un Giono ou la truculence d’un Pagnol, il fût néanmoins un des grands auteurs satirique et grinçant de son temps (on pourrait penser à Travelingue par exemple, dans lequel il se joue des snobs du milieu du cinéma s’extasiant plus devant l’image potentielle, pour ne pas dire le plan, de l’ouvrier solitaire jouant de l’harmonica que sur sa condition réelle).
Il se pourrait que ce soit là un des facteurs essentiels de ce relatif oubli, de cette perte de popularité, il aura été une pleine figure de son temps, faisant la jonction entre une société rurale très codifiée et celle plus moderne de la capitale de l’entre-deux guerre et de l’après. N’ayant pas une personnalité et une vie pleine d’aventures comme un Kessel ou un Vian, s’étant abstenu des interviews et lieux de publicités contemporaines, il est ainsi devenu un nom, familier, mais un peu flou, sur lequel on tombe de temps en temps sans plus s’attarder.
On peut aussi s’imaginer que sa grande popularité en dépit d’un bon accueil critique ait pu le classer comme un écrivain uniquement populaire et de fait de peu d’intérêt pour la postérité…
Cependant si l’on s’y arrête un moment, on se rend vite compte qu’il y a une certaine richesse en dessous et qu’il est plus présent dans notre imaginaire qu’on ne l’aurait cru.
Saviez-vous qu’il avait refusé la légion d’honneur, suite au vitriol qu’il avait pu subir dans l’immédiat après-guerre, et qu’il avait également décliné la proposition pour sa candidature à l’Académie française, pourtant proférée publiquement par François Mauriac ?
Trop de droite mais pas assez pour être utilisé par les polémistes contemporains, trop populaire mais trop peu flamboyant ou formaliste pour nourrir les anecdotes bien senties de la mondanité et l’ego de la critique, nous pourrions continuer ainsi encore quelques temps, mais il n’est pas question ici de réhabiliter ou de désavouer l’auteur, nous vous invitons plutôt à vous y intéresser, que ce soit à travers les ouvrages que nous proposons, les adaptations filmiques de ses œuvres ou encore, pourquoi pas, à travers l’album que la Pléiade lui a consacré en 2001 ?
Numéros A211, A138/139, A140/141, A26, A124, de la collection Leur Aventure, des éditions J’ai lu.
Feux du ciel, Pilote de Stuka, La fin de Hitler, Le procès de Nuremberg, autant de titres évocateurs qui firent le succès de cette collection singulière des éditions J’ai Lu : J’ai lu leur aventure. En raison de son succès et de l’absence de rééditions on la trouve aujourd’hui exclusivement dans le circuit de l’occasion et nous venons d’en acquérir un beau stock. À cette occasion, revenons un peu sur l’origine et le succès de cette série.
Publiée de 1962 à 1972 avec 146 titres, elle se spécialise dans la ré-édition de témoignages et de récits historiques autour de la seconde guerre mondiale en format poche (avec de rares exceptions dont La Nuit du Titanic de Walter Lord en 1963 (A45)) .
Logo original, 1958
Logo utilisé pour la collection Leur aventure
Logo actuel
C’est Frédéric Ditis qui créé cette maison d’édition en 1958, à la demande d’Henri Flammarion, pour concurrencer Le livre de poche, société fondée en 1953 par Henri Filipacchi avec l’aide de Gallimard et Grasset entre autres.
Son objectif : s’installer directement dans les supermarchés, nommément Monoprix et Prisunic, pour toucher un lectorat plus large en cette période d’essor économique que sont les Trentes Glorieuses et pour ce faire proposer des auteurs et des thèmes populaires comme Guy des Cars, la seconde guerre mondiale, l’espionnage mais aussi l’ésotérisme et la science-fiction.
Cela se manifestera notamment par la création de collections iconiques et reconnaissables, Leur aventure donc, en bleu, et L’Aventure aujourd’hui (1969), en rouge, pour la guerre et l’espionnage ainsi que L’Aventure mystérieuse (1968), en rouge-grenat, pour l’ésotérisme, le surnaturel et l’inexpliqué, cette dernière connue également un succès considérable durant les années 1970 et il n’est pas rare d’en trouver en librairies d’occasions (nous en proposons d’ailleurs un bon nombre dans nos boutiques).
Les libraires de l’époque apprécient peu cette stratégie commerciale et se sentent menacés par les grandes surfaces. Elles se retrouvent cependant amenés à leur emboîté le pas et inclure cette maison au sein de leurs boutiques face au succès public retentissant.
Leur aventure participa grandement à cette réussite et ce, très probablement, aussi grâce à son identité graphique facilement reconnaissable avec sa couleur bleue, comme nous l’avons déjà mentionné, mais aussi ses couvertures pour la plupart réalisées par Antonio Parras (qui s’occupa également de la majeure partie des numéros de L’Aventure aujourd’hui).
Celui-ci illustra également plusieurs tomes des romans Bob Morane (pour la Librairie des Champs-Élysées – Éditions du Masque aujourd’hui), héros populaire crée en 1953 par Henri Vernes, ce personnage totalise aujourd’hui 227 romans et 87 bandes-dessinées.
Et ce n’est pas vraiment un hasard si l’on retrouve Parras à cet endroit, l’aventurier éponyme de la série compte parmi ses inspirations des hommes bien réels comme le pilote d’avion Pierre Clostermann qui vit deux de ses plus grands récit-témoignages, Le Grand Cirque et Feux du Ciel réédités dans la collection qui nous concerne aujourd’hui.
A140/141 – Sorge l’espion du siècle, de H.H Korst, illustration d’Antonio Parras. On reconnaît bien le style assez pulp-noir de l’artiste ici avec ce visage dominant l’arrière-plan, illustrant l’espion dissimulé et son ambivalence, ainsi que la rue et son officier également contrasté. L’ensemble respire l’intrigue, l’exotisme et le danger sourd associé à l’espionnage.
Parras est également le dessinateur derrière Les Inoxydables et Le Lièvre de Mars, deux séries de bandes-dessinées naviguant aussi dans les domaines du pulp-noir et de l’espionnage.
Ainsi la collection va participer à la popularisation et à la diffusion d’un imaginaire à la fois divertissant et informatif, certainement nécessaire pour appréhender le traumatisme majeur de la seconde guerre mondiale, une génération plus tard. Mêlant le témoignage et le récit, avec des ouvrages de pilotes notamment : ceux de Pierre Clostermann cités précédemment ou les Carnets de René Mouchotte mais aussi Pilote de Stuka de Hans-Ulrich Rudel, mémoires d’un pilote et dignitaire SS ; à des travaux historiques comme ceux d’Henri Amouroux (La Vie des Français sous l’occupation) – historien aujourd’hui controversé mais qui participa à un important recueil de témoignages de l’époque – Leur aventure va venir répondre à un désir conjoint de savoir et de fantasme pour les générations à venir.
Pour exemple, La fin de Hitler de Gerhard Boldt (1968), originellement publié en France aux éditions Corrêa en 1949, narre les derniers mois du dictateur et de son commandement dans le « Führerbunker » de Berlin, du point de vue du jeune officier qui nous lègue ici son témoignage.
A26 – La fin de Hitler de Gerhard Boldt, on peut remarquer l’efficacité de la couverture toujours signée Parras.
Le récit est à la fois factuel et fournis en détails militaires mais également foisonnant de remarques personnelles sur les différents hauts-responsables du régime nazi: la fidélité fanatique et sans faille de Goebbels et sa famille, le déclin de Goering, la main-mise spirituelle mêlée d’adoration religieuse de Bormann sur le Fürher, etc. L’auteur quitte cependant le bunker peu avant le suicide d’Hitler et nous laisse imaginer cet acte final, annoncé par le titre et connu de tous.
S’il n’est pas un témoignage de référence incontournable aujourd’hui, il demeure cependant une pierre angulaire de la construction de l’imaginaire de l’époque autour de cet évènement, pour preuve sa mention au scénario du film Les dix derniers jours d’Hitler d’Ennio de Concini en 1973, que l’on peut mettre en parallèle avec le best-seller Les Derniers Jours d’Hitler de Joachim Fest publié en 2002 qui inspira à son tour La Chute de Oliver Hirschbiegel en 2004.
Force est de constater que J’ai lu leur aventure s’inscrit assez bien dans l’évolution du secteur culturel en général et du livre précisément vers ce que l’on appelle aujourd’hui la « pop-culture » (dont on peut retracer l’origine à l’essor des romans-feuilletons et populaires dans la presse du 19ème siècle dans des journaux comme Le Petit Journal), l’adaptation dans un format plus abordable, le poche, de succès établis et diffusés à grande échelle, et particulièrement dans les grandes surfaces, permettant de toucher un très large public en jouant sur l’intérêt à la fois déjà présent et relancé par la communication (J’ai lu semble être d’ailleurs le précurseur de la PLV : Publicité sur Lieu de Vente, avec l’apparition de coffrets et présentoirs en magasin).
Même si l’on peut reprocher à la maison d’édition un certain passage en force, notamment vis-à-vis des libraires, on ne peut pas nier que cela aura aussi permis de créer un imaginaire collectif et populaire faisant de cette collection un objet d’histoire et de nostalgie intéressant, si ce n’est remarquable.
A211 – Traître par devoir de Per Hansson, couverture où l’on retrouve des éléments similaire à celle de Sorge l’espion du siècle mais avec une composition différente, plus dans l’action renvoyant au titre davantage concerné par l’aspect moral qu’iconique de l’espion.
« Silence, l’ennemi guette vos confidences », « Silence l’ennemi écoute, méfiance l’ennemi ment », « Prudence, silence, l’ennemi écoute », « Sachez vous taire, on sait vous écouter » etc.
Autant de slogans reflétant le climat d’« espionnite » régnant au sein du gouvernement et de l’armée durant la « drôle de guerre », où l’immobilisme des troupes pèsent sur les nerfs des français.
On les retrouvait notamment sur les affiches de l’exposition « Tiens ta langue ! », présentée 101 avenue des Champs Élysées à Paris à partir du 17 mai 1940, où étaient exposés une sélection de productions picturales réalisées en parties par des soldats au sein d’une campagne de propagande du gouvernement de Daladier.
C’est d’ailleurs l’affiche de Paul Colin (réalisée durant cette période) : « Silence, l’ennemi guette vos confidences » qui y sera primée.
Elle illustre en effet parfaitement l’obsession de cette « cinquième colonne » – expression symbolisant l’idée de groupes de partisans infiltrés, et ce parmi les civils généralement, œuvrant ou prêts à le faire de l’intérieur pour déstabiliser l’État – qui règne alors.
On y voit une ombre menaçante occupant une bonne partie de la moitié droite de l’affiche, penchée au niveau de la tête des deux personnages au premier plan, représentés en blanc et contrastant autant avec la forme noire qu’avec le fond bleu nuit.
Ce couple est formé par un civil en chapeau-melon et imperméable et un soldat reconnaissable à son calot militaire, son trench-coat et ses bottes.
Le ton de l’affiche est autoritaire, avec son injonction au silence justifiée par l’omniprésence induite des oreilles espionnes.
Ce sont des éléments que l’on retrouve dans nombres de représentations de l’époque, on observe quasiment la même forme en arrière-plan sur le dessin de Jean Lorac « Silence l’ennemi écoute, méfiance l’ennemi ment » ainsi que le duo civil-militaire sur celui de Jean Laleure « Sachez vous taire, on sait vous écouter » ou encore « L’ennemi a des oreilles… partout » de A. Marvie et l’utilisation de l’ombre dans le dos qui guette, écoute, épie est l’une des plus répandues comme on peut le voir également sur les propositions graphiques de François Blanc ou R.Beltz ici.
On constate cependant la maîtrise de la composition chez Paul Colin, les destinataires du message sont placés au centre et l’ennemi en arrière fond, le sobre choix des couleurs met en valeurs une forme de fragilité de ces premiers tout en créant une atmosphère interlope, entre chiens et loups propices aux « confidences » que l’artiste met symétrie avec le « silence » pour assurer un message à la fois clair et entêtant.
Les contours anguleux des personnages ainsi que du lettrage servent le propos et l’impact de l’ensemble avec efficacité et nous rappellent l’influence art-déco de l’affichiste.
Celui-ci naît en 1892 et grandit dans ce centre de l’Art Nouveau qu’est Nancy à l’époque.
S’il commence à faire ses armes d’artiste-affichiste au début de l’entre-deux guerres, c’est en 1925 qu’il sera pleinement révélé par son affiche pour la Revue Nègre (dont Sidney Bechet faisait partie) et son travail subséquent autour de Joséphine Baker qui en est la star montante et avec qui il aura une relation amoureuse pendant quelques temps.
Il y démontre tout son talent à saisir le mouvement des corps et des expressions condensés dans une certaine forme d’épure.
Il le résume ainsi lui-même : « l’affiche doit être un télégramme adressé à l’esprit ».
Affiche pour la Revue Nègre en 1925 et la célèbre lithographie Le Tumulte Noir réalisée en 1927.
L’orée de la seconde guerre mondiale l’amène à se positionner politiquement, notamment en montrant son soutien au camp républicain espagnol en produisant une affiche en 1939 où il compare le Paris menacé par Hitler au Madrid conquis par Franco.
C’est également dans ce cadre qu’il signe cette affiche fin 1939-début 1940 du « Silence, l’ennemi… guette vos confidences ».
Il refusera d’ailleurs de travailler pour l’occupant allemand ainsi que pour l’état collaborationniste français et reprendra son travail le 14 août 1944, date à laquelle Paris n’est pas encore libérée, avec sa Marianne aux stigmates destinée à être reproduite en grande quantité afin d’être affichée sur les murs des villes de France.
Ainsi l’affiche que nous vous proposons aujourd’hui est marquante sur plusieurs tableaux, l’historique évidemment, en tant que témoignage flagrant du climat de la fin de la période liminaire de la « drôle de guerre », synthèse graphique des inquiétudes d’une époque et de son gouvernement mais aussi, artistique, en tant que production d’un des plus grands affichistes français du siècle dernier à propos duquel Jean-Paul Crespelle, journaliste et historien d’art important de l’après-guerre, a pu dire : « Plus qu’aucun autre, il aura été le témoin de son temps, au point que, lorsqu’on songe aux grands animateurs de cette époque, son nom vient sous la plume avec ceux de Pablo Picasso, Jean Cocteau, Coco Chanel, André Breton, Paul Morand, Louis Jouvet, Jean Giraudoux, Christian Bérard. ».
Joseph Kessel photographié par Hans Pinn en 1948. Copyright– National Photo Collection of Israel, Photography dept. Goverment Press Office.
« Il ne faudrait jamais entreprendre de raconter un voyage : on est d’avance vaincu. […] Mais que faire ! Si l’on aime, il faut parler de l’objet de son amour. »
Joseph Kessel, En Syrie, p.9 Folio 2014.
Jef, l’aviateur, le reporter, l’académicien, Jef le russe, le juif, l’apatride aventurier, Jeff le fin psychologue, l’homme de terrain, le lion.
De l’Argentine (1898) au Val-d’Oise (1979), Joseph-Elie Kessel aura eu l’occasion de parcourir le monde de long en large plusieurs fois.
Son nom sans vous être familier ne vous est sûrement pas totalement inconnu, sans doute parce qu’il aura été à la fois un acteur important et un observateur acéré de la première moitié du 20e siècle.
De ses articles, notamment sur la survivance de l’esclavage en Abyssinie dans Le Matin(publiés entre mai et juin 1930, ils feront augmenter le tirage du journal de 150 000 exemplaires), à son rôle actif d’aviateur durant les deux guerres, sa présence marquante dans la résistance (ne serait-ce que pour l’écriture du Chant des partisans et de L’armée des ombres) en passant par ses récits plus intimistes commeLes Captifs ou sulfureux comme Belle de jour – adapté pour le cinéma en 1967 par Luis Bunuel – sans parler du succès retentissant du Lionet des Cavaliers en leur temps, Kessel aura marqué son époque avec éclat.
Une œuvre riche et polymorphe qui vaut le coup d’être (re)découverte, notamment à travers ses différents thèmes et registres représentés par un éventail significatif dans notre stock :
Que ce soit le portrait intime et politique, son amour des figures à la fois grandiloquentes et inquiétantes et l’exploration récurrente de ses doubles dans l’écriture, à travers Stavisky, l’homme que j’ai connu.
Ou comment dans Le Lion et La Piste fauve le récit-reportage s’évertue à sonder l’ambiguïté de la force, du sauvage et des liens aussi bien sociaux que sentimentaux qu’ils entretiennent entre eux et aussi des rapports de forces entre colons et colonisés (sans réel jugement ou recul par ailleurs).
Le Lion, Collection 1000 soleils, Gallimard, 1972.
Ou encore ses débuts avec La Steppe rouge, recueil de nouvelles – assez brutales – se déroulant dans la période de guerre civile que vit la Russie bolchéviste suivant la révolution d’Octobre 1917, où le jeune écrivain montre déjà son talent à travers ses personnages alliant le détail journalistique à la profondeur romanesque.
La Steppe rouge, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1923.
Et enfin ses deux grands œuvres représentant ensemble une forme de synthèse de sa vie et de son travail d’artiste : Le Tour du malheur, fresque romanesque à caractère autobiographique de 1600 pages répartis sur 4 tomes à laquelle Kessel tenait énormément, grand succès public à sa sortie mais qui ne parvint pas à convaincre la critique et qui reste aujourd’hui assez méconnu par rapport au reste de ses écrits ; en face de celaLes Cavaliers, roman épique consacré à l’Afghanistan et au jeu du bouzkachi, considéré comme son chef d’œuvre tant par la critique que par une grande partie du public et qui incarne peut-être le mieux ce combat que l’auteur mène avec l’écriture pour exprimer son amour du voyage.
Nous vous invitons ainsi à voyager avec cet homme fasciné et fascinant aussi bien sur notre site qu’en librairie où nous possédons aussi de belles pièces de son œuvre, parce qu’il n’est jamais trop tard pour découvrir ou approfondir sa connaissance de cet artiste dont François Mauriac disait dans son Bloc-notes :« Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis […] et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. »
La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette est un, si ce n’est le, classique parmi les classiques, tant de fois étudié, disséqué, analysé : proto-modèle du roman psychologique moderne, chef d’œuvre de la préciosité , roman historique héritier de la thématique de l’amour idéal impossible, dans la lignée de Tristan et Iseut, et à la fois, très contemporain du jansénisme ambiant de son époque… Cet ouvrage publié anonymement en 1678 et s’ouvrant par cette fameuse phrase: « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri II », nous narre les amours de la cour d’Henri Second mais surtout celui entre l’héroïne éponyme et le duc de Nemours.
Il aura définitivement marqué l’histoire littéraire française ; encore fréquemment étudié dans l’enseignement secondaire, il se retrouve également au concours de grandes écoles, en 2022 à l’ENS d’Ulm et de Lyon par exemple.
Cependant cette aura de prestige, quasi-mythique, peut également nuire à la réception de l’œuvre et un petit quelque chose en plus ou un décalage peuvent être nécessaires pour revisiter le texte.
C’est ce que parvient à faire cette belle édition de 1947 éditée chez Robert Laffont et illustrée par 10 eaux-fortes de Marie Laurencin qui grâce à son impression en grand format sur vélin pur fil, nous permet de redécouvrir le bel ouvrage de l’autrice par le travail de l’illustratrice.
On peut voir dans cette rencontre entre les deux femmes à travers les âges un petit cadeau du destin, bien qu’assez différentes en apparences elles partagent peut-être plus qu’on ne pourrait le penser.
Toutes deux femmes artistes ayant fréquenté les milieux mondains et précurseurs de leur époque, elles semblent partager une certaine image du Beau, empreinte d’idéal et de langueur mélancolique. Cela est frappant sur plusieurs des illustrations de cette édition où les personnages, exclusivement féminins, paraissent à la fois magnifiés dans un aspect de pureté essentialiste de la forme et en même temps un peu prisonniers de celle-là, de cette idée qu’on se fait et qu’elles se font d’elle-mêmes. La pose, le regard, le crayonné du crayon de couleurs se confrontant à la ligne épurée des contours semblent nous parler d’un rapport ambiguë à la représentation de l’image féminine et à l’émotion sous-jacente qui ne parvient pas à s’exprimer autrement que par un rougissement des joues.
Et n’est-ce pas également une lecture possible du récit, Mademoiselle de Chartres, future Princesse de Clèves, n’est-elle pas elle même confrontée aux regards incessants de tous et toutes ? Scrutée, observée, c’est par ce regard, réel et de l’esprit, qu’elle se verra vivre sa passion pour le duc de Nemours qu’elle ne pourra jamais réellement acter, cloisonnée par sa loyauté et son honneur.
Il y a quelque chose d’assez beau dans cette rencontre aussi en ce que la vie de l’illustratrice semble être une forme de continuation complémentaire, presque en forme de réponse à l’intrigue du texte et de la vie de Mme de La Fayette.
Car si l’autrice due en son temps publié anonymement, Marie Laurencin elle, aura vécu sa vie de femme artiste pleinement. Côtoyant d’autres grands noms de son époque, compagne d’Apollinaire pendant 6 ans, amie de Max Jacob, Picasso ou encore Georges Braque à différentes périodes, elle aura aussi eu plusieurs amants, elle divorça également à l’entre-deux-guerres et eu une relation libre avec Nicole Groult (mère de Benoîte et Flora), une grande styliste française, qui bien que discrète n’était pas cachée.
La Muse inspirant le poète par le Douanier Rousseau en 1909, représentant le couple Laurencin-Apollinaire.
Son art quand à lui, souvent qualifiée de « nymphisme » aura eu plus de mal à faire l’unanimité en son temps, parfois moqué pour son aspect « mièvre » par des contemporains tel qu’Arthur Cravan, il peut cependant être aujourd’hui considéré comme un dépassement du cubisme et du fauvisme et sut trouver son public, au Japon notamment.
Ainsi si La Princesse de Clèves a bénéficié d’autres éditions illustrées, notamment par Edme Bovinet, Sergueï Solomko, Etienne Drian, André Édouard Marty ou encore plus récemment par le célèbre couturier Christian Lacroix en 2018 chez Gallimard ; rares sont celles qui atteignent ce degré de connivence entre les deux artistes et ce niveau de rapport méta-textuel.
Alors quoi de mieux que ce précieux livre pour pleinement apprécier et (re)découvrir ce chef-d’œuvre de la préciosité ?
22 Avr 2024
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Abraxas vous invite aujourd’hui à explorer le regain d’intérêt qui s’opère autour de l’apiculture et de la figure de l’abeille à partir de la seconde moitié du XIXè siècle en France (et ailleurs), à travers 4 ouvrages : Le rucher de J. Auguste Marcellin, paru en 1866 à compte d’auteur ; Culture raisonnée facile et économique des mouches à miel par De Lasalle en 1880, à compte d’auteur également ; La première ruche (vendu) d’Eugène Jobard en 1889, à l’imprimerie du Bien Public à Dijon et les deux premiers numéros de la revue Le Rucher : Organe illustré de la société d’apiculture de la région du Nord de 1890 (portant sur l’exposition universelle de 1889 et vendu également). On y retrouve les abeilles bien sûr, figures à la fois symboliques et pratiques de la nature mais aussi les hommes dans les rapports qu’ils entretiennent avec elles.
Si les produits de leur labeur, le miel et la cire, sont utilisés depuis fort longtemps (on en trouve la mention dès l’Égypte antique), la connaissance de leur apport primordial dans nos écosystèmes en tant que pollinisateur particulièrement efficace, est plus récente. Il faut remonter aux travaux de naturalistes et botanistes allemands (Kölreuter et Sprengel) de la fin du XVIIIe siècle pour trouver des études scientifiques sur ce phénomène qui seront par la suite reprises par Darwin dans la deuxième partie du XIXe siècle.
C’est à cette époque que vont également se développer de nouvelles techniques d’apiculture et ce particulièrement chez les anglo-saxons, comme cela nous est indiqué dans le n°1 et 2 de Le Rucher : Organe illustré de la société d’apiculture de la région du Nord de 1890, on y trouve également des allusions chez De Lasalle. Plusieurs apiculteurs français, professionnels ou passionnés, en prennent exemple pour critiquer les traditions françaises sévissant jusqu’à cette époque comme « l’étouffement » qu’ils n’hésitent pas à qualifier de « barbares » (termes que l’on retrouve chez Marcellin notamment), mais également pour en tirer des parallèles allégoriques s’inscrivant dans une tradition remontant à l’antiquité, chez Aristote et Virgile par exemple.
Intéressons nous d’abord aux ouvrages plus théoriques de cette sélection.
En premier lieu : Le Rucher, Organe illustré de la Société d’Apiculture de la Région du Nord, n°1 et 2 : Rapport sur l’apiculture à l’exposition universelle de 1889, Présenté à la Société d’Apiculture de la Région du Nord de la France par M. Gustave Rifflart, Employé à la Mairie d’Amiens et Membre de la Société (vendu). Cette petite reliure de 71 pages fait état des différents exposants présents à la section d’apiculture de l’Exposition universelle de 1889 ayant eu lieu à Paris.
On y trouve entre autres, dans la partie française, la présence de « Deyrolle, Émile, naturaliste, 46, rue du Bac, Paris » (entrée n°16, p.10) dont l’auteur admire la qualité des équipements et objets d’études, parmi lesquels se trouve une maquette d’abeille d’1m20 de long ; ainsi que la création d’un certain M Robert (entrée n°48, p.25 ) qui a étagé ses rayons de manière à représenter une tour Eiffel, monument iconique de cette exposition. Il est d’ailleurs amusant de noter que le rapporteur loue plus la qualité du miel présent dans ces rayons que la ressemblance avec la tour elle-même.
M. Rifflart profite de cette occasion pour partager des considérations générales sur l’état de l’apiculture en France, y déplorant une prédominance de la méthode dite « fixiste » (où les abeilles sont libres de fixer elles-même leurs rayons) à défaut de celle dite « mobiliste » (où l’on utilise des cadres en bois prévus à cet effet) plus en vogue aux États-Unis et au Royaume-Uni. Indice représentatif d’un changement qui arrive trop lentement et d’un retard technique des producteurs français selon lui. Les États-Unis occupent d’ailleurs une place importante dans l’ouvrage, 20 pages et 9 gravures pour 22 exposants et si la Grande Bretagne ne compte qu’un exposant, 6 pages lui sont consacrées avec 12 gravures soit plus d’un tiers de la totalité (29 pour les ruches et objets associés plus 2 d’exploitations, une grecque et une britannique).
Publié dix ans plus tôt, la Culture raisonnée facile et économique des Mouches à Miel par M. de Lasalle (sans date, 1880 d’après la BNF) est d’un autre genre.
Défini en tant que « Traité pratique » par l’auteur dans sa préface, destiné d’abord aux : « curés, instituteurs, employés des canaux et des chemins de fer, cultivateurs, ouvriers, journaliers etc. » qui « pourraient aisément, sans rien négliger de leurs travaux habituels, augmenter sensiblement leurs ressources en y adjoignant le revenu d’un petit rucher » ; il s’adresse également « à l’universalité des lecteurs ».
De Lasalle y résume ainsi son ouvrage : « il y a renfermé [parlant de lui] toutes les connaissances théoriques nécessaires pour la culture raisonnée des mouches à miel, l’explication de toutes les méthodes économiques, même les plus nouvelles, qui ont été sanctionnées par l’expérience, et la description exacte de toutes les opérations pratiques que l’apiculteur peut être conduit à exécuter : sous ce triple rapport, l’ouvrage est au courant des plus récentes notions certaines qui soient acquises sur les abeilles. »
L’auteur se révèle fidèle aux promesses de sa préface. Au fil de ces 312 entrées réparties sur 9 chapitres, est présenté de manière succincte et didactique tout ce que l’apiculteur de l’époque (mais qui est en grande partie valable également pour celui d’aujourd’hui) doit savoir : exploration d’une ruche occupée par des abeilles, description de sa composition, de ses rythmes, conditions et pratiques de l’essaimage « naturel » et « artificiel », moyens de récolte, préparation de ses produits, détail mois par mois des travaux apicoles à effectuer, descriptions et prescriptions des maladies et dangers menaçants la ruche ainsi qu’un point sur la législation en vigueur alors.
On se retrouve ainsi avec une précieuse synthèse de savoirs relatifs à l’apiculture, à la fois historiques et pratiques.
Si les 2 ouvrages précédents sont remarquables pour les témoignages factuels et techniques qu’ils proposent, les 2 prochains possèdent un élément plus surprenant mais particulièrement intéressant : le recours à la narration comme ressort didactique.
En effet, l’Utilité des abeilles, La Première Ruche (vendu) d’Eugène Jobard, publié par l’imprimerie du Bien Public à Dijon en 1889, se présente comme la continuation d’une « petite brochure » nommée Utilité des abeilles, d’abord imprimée et distribuée par les soins de l’auteur. Celle-ci narrait le retour de ce dernier dans son village d’origine, « vivement frappé par la stérilité des arbres fruitiers » et comment il y remédia par la réhabilitation du rucher de la maison paternelle. Il semblerait que celle-ci ait rencontré un grand succès par sa recension dans un article du Petit Journal ce qui, toujours selon les dires d’Eugène Jobard, aurait créé un engouement telle qu’il fut amené à en écrire un ouvrage plus complet. Constatant qu’il n’aurait pu que « rédiger un traité qui n’eût été qu’une simple compilation » il résume ainsi sa démarche : « J’ai réfléchi longuement, et le mieux me parut être de raconter tout simplement ce que j’ai vu, ce que j’ai fait. Et je dirai avec La Fontaine : Mon voyage dépeint / Vous sera d’un plaisir extrême. / Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint. / Vous y croirez être vous-même. »
C’est donc cette édition remaniée et augmentée que nous avons le plaisir de vous présenter aujourd’hui. Si l’ouvrage semble reprendre la trame brossée dans Utilité des abeilles, il la développe et l’amende sur 192 pages. L’auteur y dresse le portrait d’une campagne en mutation, marqué par l’exode rural et une transformation des méthodes agricoles qui en s’intensifiant, s’éloignent d’un rapport sensible à la terre qu’elles exploitent. La grande thèse du livre est de démontrer l’utilité, insoupçonnée et oubliée, des abeilles pour l’ensemble des cultures et de la flore en général. À travers de nombreux exemples et mises en scènes – en bon pédagogue du XIXè siècle dispensant ses leçons avec hauteur et bienveillance – il va argumenter dans ce sens, répondant aux peurs des villageois (piqûres, masse de travail supplémentaire etc.) tout en leur explicitant les gains, assurés et faciles, autant pécuniaires qu’environnementaux, qu’une multiplication des ruchers engendrerait.
Tout cela développé au sein d’un récit cadre riche en situations et personnages pittoresques, de la bonne et sa fille dévouées espérant un bon parti sans oser le chercher, au curé docte et habile médiateur en passant par les cours sous forme de veillées dispensés par le bon notable de retour en son pays d’enfance ; La Première Ruche d’Eugène Jobard s’avère être un objet littéraire et technique des plus agréables et curieux.
Fait amusant, un article tiré d’un journal du même nom que l’imprimerie nous apprend que l’auteur aurait été un imprimeur féru d’apiculture (Eugène Jobard donc de l’imprimerie du Bien Public à Dijon) dont l’immeuble, qu’il aurait fait construire à la même époque que la publication de son livre, arbore une sculpture d’abeille sur son frontispice.
Le dernier texte de notre sélection se présente à la fois comme la synthèse et le prototype des ouvrages précédents. Écrit à la fois théorique, pratique et narratif, il semble tenir à embrasser l’ensemble du domaine apicole en utilisant les formes qui lui semblent les plus appropriées sans pour autant chercher à donner un cadre unificateur à sa production.
Il est néanmoins intéressant de constater qu’il fut écrit et publié avant les ouvrages étudiés précédemment et peut ainsi poser la question de sa postérité et de son influence.
Si le traité pratique de Marcellin sort peu après (1866) la version française de L’origine des espèces de Darwin (1862), l’apiculteur et auteur choisit plutôt de se placer sous le patronage d’Alphonse Karr (auteur romantique et satirique français, ayant notamment écrit Sous les tilleuls et créé la revue satirique Les Guêpes, mais ayant également exercé la floriculture à Nice) à qui il dédie son opuscule et dont la lettre de réponse (affirmative) suit cette dédicace dans l’ouvrage.
Cette affiliation nous renseigne potentiellement sur les intentions profondes de l’auteur. Bien que s’inscrivant de fait (par sa volonté de description détaillée et comparative des techniques d’élevages mais aussi du comportement des abeilles) dans la veine des scientifiques et éleveurs naturalistes de son temps, l’apiculteur passionné d’Aix-en-provence tient aussi à utiliser ses connaissances pour dresser des analogies d’ordre plus morale et philosophique à l’instar du travail de Karr, dans son Voyage autour de mon jardin par exemple.
Le Rucher, se découpe en deux parties : une première plutôt orientée pratiques et techniques, avec comme éléments notables une description des avantages et inconvénients de trois modèles de ruches qu’il juge intéressants, suivi d’un de son invention et des lois du code civil régissant la propriété des dites ruches (on y retrouve également une bonne partie des éléments développés dans des traités ultérieurs comme celui de De Lasalle présenté précédemment) ; une deuxième consistant en un récit présenté comme étant tiré d’un évènement réel et ultérieur à la rédaction de la première partie, où l’auteur relate un échange qui a lieu entre celui-ci, un comte de sa région et son jardinier « Jean ».
Penchons-nous un moment sur cette seconde partie. Le comte y est désigné en tant que « le comte » alors que les deux autres protagonistes bénéficient de leur patronyme respectif. La discussion relève presque de l’échange socratique, Marcellin expose et amène le comte ainsi que son jardinier à considérer différemment les abeilles en développant ses théories et découvertes en matière d’apiculture à travers une série de questions-réponses, habilement menée, pour les faire entendre à Jean de manière organique.
Par conséquent l’ensemble se trouve être assez didactique, avec le « professeur-apiculteur » Marcellin qui allie connaissance théorique et pratique de terrain, le jardinier Jean représentant le « commun », le « populaire » et le comte comme intercesseur, qui est facilement convaincu du bien-fondé des explications de l’auteur. La désignation plus impersonnelle du noble et sa position avantageuse dans l’échange peut nous donner l’impression que le destinataire moral, en quelque sorte, du récit serait l’ensemble des « Jean » mais que le destinataire pragmatique serait plutôt représenté par « le comte », étant celui détenant les capitaux et qui serait le plus à même de faire appel aux services de l’apiculteur.
J. Auguste Marcellin nous fournit ici un exemple singulier et étonnant de traité pratique. En effet si on y trouve bien les observations et préconisations habituelles (ou qui le deviendront), ainsi que des réflexions philosophiques basées sur une tradition allégorique, le tout se révèle aussi être un objet de publicité intriguant mais finalement peut-être assez caractéristique de son époque.
Ainsi nous avons pu observer à travers ces quatre textes des tendances communes : une attention particulière portée à l’apiculture comme un moyen simple et accessible pour « le peuple » de s’assurer un revenu subsidiaire, avec parfois une emphase placée sur le bénéfice environnemental ajouté, nous avertissant déjà sur l’importance primordiale des abeilles pour nos écosystèmes (chez Jobard particulièrement) ; mais également un aspect moral, édificateur, qui n’est cependant pas toujours analysé de la même manière : Jobard donne l’exemple d’une ruche retrouvée dans un conduit de cheminée inusité où l’on pouvait dénombrer plusieurs reines à la fois, signe pour lui d’une cohabitation possible et d’une forme de communauté d’entraide plutôt que de compétition et de hiérarchie, alors que Marcellin met plus en avant l’aspect industrieux et humble de l’insecte ailé que tout le monde devrait suivre. On constate également le développement de manuels et traités pratiques destinés au grand public ainsi que la propension scientifique, qui prend racine à cette époque, à rationaliser ces pratiques.
Alors si les techniques agricoles et le monde rural, ainsi que les avancées scientifiques de la seconde moité du XIXè siècle vous intéressent, n’hésitez pas à venir jeter un coup d’œil aux ouvrages mentionnés précédemment et à notre section apiculture en général.