Librairie Abraxas-Libris
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26 Mai 2023

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Visite de la librairie générale Abraxas-Libris par Arthur, 13 ans.

La librairie générale compte plus de 100 000 livres dont 6 réserves. Les livres peuvent être vieux ou récents, tous à un prix différents, mais toujours d’occasion. Parmi ces livres, il y a de la littérature classée par pays: française, anglaise, espagnole, italienne, roumaine, …

Dans la librairie, il y a aussi des dictionnaires de langue, des encyclopédies, disques, bandes-dessinées, livres pour enfants ou autobiographies, des livres sur l’histoire, les arts…

Chaque pièce compte un ou deux thèmes, avec des oiseaux qui décorent la salle des vieux livres près des fenêtres. Il y a aussi une chatte très douce qui s’appelle Olympe et qui se ballade dans la librairie.

 

L’emblème de la librairie est un papillon, que l’on peut apercevoir dans chaque pièce. Le nom de cette librairie vient du papillon Abraxas (Abraxas Grossulariata en latin), et c’est donc le symbole de ce lieu.

Abraxas (grec : Αβραξας), Abrasax, ou encore Abracax, est également un terme gnostique, utilisé notamment par Basilide, qui désigne les 365 émanations du dieu suprême. Ce serait en effet une transcription altérée d’un cryptogramme d’origine hébraïque, dont l’interprétation isopséphique renvoie à 365. Le terme se retrouve gravé sur des amulettes ou des talismans qu’on appelle abraxas par métonymie. Pour les chrétiens orthodoxes le terme désigne un démon.

Horaires: ouvert 7/7 de 10h à 12h et de 14h à 19h.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Abraxas_(religion)

By: Bruno Foligné A Bécherel, La Vie de la Librairie Tags: Abraxas-Libris, bandes-dessinées, Bécherel, disques, livres, livres anciens, livres récents, occasion

10 Mai 2023

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J’ai lu leur aventure : histoire de l’édition et récit de l’histoire.

Numéros A211, A138/139, A140/141, A26, A124, de la collection Leur Aventure, des éditions J’ai lu.

Feux du ciel, Pilote de Stuka, La fin de Hitler, Le procès de Nuremberg, autant de titres évocateurs qui firent le succès de cette collection singulière des éditions J’ai Lu : J’ai lu leur aventure. En raison de son succès et de l’absence de rééditions on la trouve aujourd’hui exclusivement dans le circuit de l’occasion et nous venons d’en acquérir un beau stock. À cette occasion, revenons un peu sur l’origine et le succès de cette série.

Publiée de 1962 à 1972 avec 146 titres, elle se spécialise dans la ré-édition de témoignages et de récits historiques autour de la seconde guerre mondiale en format poche (avec de rares exceptions dont La Nuit du Titanic de Walter Lord en 1963 (A45)) .

 

Logo original, 1958
Logo utilisé pour la collection Leur aventure
Logo actuel

 

C’est Frédéric Ditis qui créé cette maison d’édition en 1958, à la demande d’Henri Flammarion, pour concurrencer Le livre de poche, société fondée en 1953 par Henri Filipacchi avec l’aide de Gallimard et Grasset entre autres.

Son objectif : s’installer directement dans les supermarchés, nommément Monoprix et Prisunic, pour toucher un lectorat plus large en cette période d’essor économique que sont les Trentes Glorieuses et pour ce faire proposer des auteurs et des thèmes populaires comme Guy des Cars, la seconde guerre mondiale, l’espionnage mais aussi l’ésotérisme et la science-fiction.

Cela se manifestera notamment par la création de collections iconiques et reconnaissables, Leur aventure donc, en bleu, et L’Aventure aujourd’hui (1969), en rouge, pour la guerre et l’espionnage ainsi que L’Aventure mystérieuse (1968), en rouge-grenat, pour l’ésotérisme, le surnaturel et l’inexpliqué, cette dernière connue également un succès considérable durant les années 1970 et il n’est pas rare d’en trouver en librairies d’occasions (nous en proposons d’ailleurs un bon nombre dans nos boutiques).

Les libraires de l’époque apprécient peu cette stratégie commerciale et se sentent menacés par les grandes surfaces. Elles se retrouvent cependant amenés à leur emboîté le pas et inclure cette maison au sein de leurs boutiques face au succès public retentissant.

Leur aventure participa grandement à cette réussite et ce, très probablement, aussi grâce à son identité graphique facilement reconnaissable avec sa couleur bleue, comme nous l’avons déjà mentionné, mais aussi ses couvertures pour la plupart réalisées par Antonio Parras (qui s’occupa également de la majeure partie des numéros de L’Aventure aujourd’hui).

Celui-ci illustra également plusieurs tomes des romans Bob Morane (pour la Librairie des Champs-Élysées – Éditions du Masque aujourd’hui), héros populaire crée en 1953 par Henri Vernes, ce personnage totalise aujourd’hui 227 romans et 87 bandes-dessinées.

Et ce n’est pas vraiment un hasard si l’on retrouve Parras à cet endroit, l’aventurier éponyme de la série compte parmi ses inspirations des hommes bien réels comme le pilote d’avion Pierre Clostermann qui vit deux de ses plus grands récit-témoignages, Le Grand Cirque et Feux du Ciel réédités dans la collection qui nous concerne aujourd’hui.

 

A140/141 – Sorge l’espion du siècle, de H.H Korst, illustration d’Antonio Parras. On reconnaît bien le style assez pulp-noir de l’artiste ici avec ce visage dominant l’arrière-plan, illustrant l’espion dissimulé et son ambivalence, ainsi que la rue et son officier également contrasté. L’ensemble respire l’intrigue, l’exotisme et le danger sourd associé à l’espionnage.

 

Parras est également le dessinateur derrière Les Inoxydables et Le Lièvre de Mars, deux séries de bandes-dessinées naviguant aussi dans les domaines du pulp-noir et de l’espionnage.

Ainsi la collection va participer à la popularisation et à la diffusion d’un imaginaire à la fois divertissant et informatif, certainement nécessaire pour appréhender le traumatisme majeur de la seconde guerre mondiale, une génération plus tard. Mêlant le témoignage et le récit, avec des ouvrages de pilotes notamment : ceux de Pierre Clostermann cités précédemment ou les Carnets de René Mouchotte mais aussi Pilote de Stuka de Hans-Ulrich Rudel, mémoires d’un pilote et dignitaire SS ; à des travaux historiques comme ceux d’Henri Amouroux (La Vie des Français sous l’occupation) – historien aujourd’hui controversé mais qui participa à un important recueil de témoignages de l’époque – Leur aventure va venir répondre à un désir conjoint de savoir et de fantasme pour les générations à venir.

Pour exemple, La fin de Hitler de Gerhard Boldt (1968), originellement publié en France aux éditions Corrêa en 1949, narre les derniers mois du dictateur et de son commandement dans le « Führerbunker » de Berlin, du point de vue du jeune officier qui nous lègue ici son témoignage.

A26 – La fin de Hitler de Gerhard Boldt, on peut remarquer l’efficacité de la couverture toujours signée Parras.

Le récit est à la fois factuel et fournis en détails militaires mais également foisonnant de remarques personnelles sur les différents hauts-responsables du régime nazi: la fidélité fanatique et sans faille de Goebbels et sa famille, le déclin de Goering, la main-mise spirituelle mêlée d’adoration religieuse de Bormann sur le Fürher, etc. L’auteur quitte cependant le bunker peu avant le suicide d’Hitler et nous laisse imaginer cet acte final, annoncé par le titre et connu de tous.

S’il n’est pas un témoignage de référence incontournable aujourd’hui, il demeure cependant une pierre angulaire de la construction de l’imaginaire de l’époque autour de cet évènement, pour preuve sa mention au scénario du film Les dix derniers jours d’Hitler d’Ennio de Concini en 1973, que l’on peut mettre en parallèle avec le best-seller Les Derniers Jours d’Hitler de Joachim Fest publié en 2002 qui inspira à son tour La Chute de Oliver Hirschbiegel en 2004.

 

Force est de constater que J’ai lu leur aventure s’inscrit assez bien dans l’évolution du secteur culturel en général et du livre précisément vers ce que l’on appelle aujourd’hui la « pop-culture » (dont on peut retracer l’origine à l’essor des romans-feuilletons et populaires dans la presse du 19ème siècle dans des journaux comme Le Petit Journal), l’adaptation dans un format plus abordable, le poche, de succès établis et diffusés à grande échelle, et particulièrement dans les grandes surfaces, permettant de toucher un très large public en jouant sur l’intérêt à la fois déjà présent et relancé par la communication (J’ai lu semble être d’ailleurs le précurseur de la PLV : Publicité sur Lieu de Vente, avec l’apparition de coffrets et présentoirs en magasin).

Même si l’on peut reprocher à la maison d’édition un certain passage en force, notamment vis-à-vis des libraires, on ne peut pas nier que cela aura aussi permis de créer un imaginaire collectif et populaire faisant de cette collection un objet d’histoire et de nostalgie intéressant, si ce n’est remarquable.

A211 – Traître par devoir de Per Hansson, couverture où l’on retrouve des éléments similaire à celle de Sorge l’espion du siècle mais avec une composition différente, plus dans l’action renvoyant au titre davantage concerné par l’aspect moral qu’iconique de l’espion.
By: Eloan David Arrivage, Notules abraxiennes, Parcours d'éditeur Tags: Antonio Parras, Flammarion, Gerhard Boldt, H.H Kirst, histoire, histoire culturelle, J'ai Lu, J'ai Lu leur aventure, La fin de Hitler, Le procès de Nuremberg, Littérature populaire, livre de poche, Pierre Clostermann, René Mouchotte, Seconde Guerre Mondiale, Trente Glorieuses

30 Avr 2023

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Silence…

Silence, l’ennemi guette vos confidences de Paul Colin, décembre 1939-février 1940.

« Silence, l’ennemi guette vos confidences », « Silence l’ennemi écoute, méfiance l’ennemi ment », « Prudence, silence, l’ennemi écoute », « Sachez vous taire, on sait vous écouter » etc.

Autant de slogans reflétant le climat d’« espionnite » régnant au sein du gouvernement et de l’armée durant la « drôle de guerre », où l’immobilisme des troupes pèsent sur les nerfs des français.

On les retrouvait notamment sur les affiches de l’exposition « Tiens ta langue ! », présentée 101 avenue des Champs Élysées à Paris à partir du 17 mai 1940, où étaient exposés une sélection de productions picturales réalisées en parties par des soldats au sein d’une campagne de propagande du gouvernement de Daladier.

C’est d’ailleurs l’affiche de Paul Colin (réalisée durant cette période) : « Silence, l’ennemi guette vos confidences » qui y sera primée.

Elle illustre en effet parfaitement l’obsession de cette « cinquième colonne » – expression symbolisant l’idée de groupes de partisans infiltrés, et ce parmi les civils généralement, œuvrant ou prêts à le faire de l’intérieur pour déstabiliser l’État – qui règne alors.

On y voit une ombre menaçante occupant une bonne partie de la moitié droite de l’affiche, penchée au niveau de la tête des deux personnages au premier plan, représentés en blanc et contrastant autant avec la forme noire qu’avec le fond bleu nuit.

Ce couple est formé par un civil en chapeau-melon et imperméable et un soldat reconnaissable à son calot militaire, son trench-coat et ses bottes.

Le ton de l’affiche est autoritaire, avec son injonction au silence justifiée par l’omniprésence induite des oreilles espionnes.

Ce sont des éléments que l’on retrouve dans nombres de représentations de l’époque, on observe quasiment la même forme en arrière-plan sur le dessin de Jean Lorac « Silence l’ennemi écoute, méfiance l’ennemi ment » ainsi que le duo civil-militaire sur celui de Jean Laleure « Sachez vous taire, on sait vous écouter » ou encore « L’ennemi a des oreilles… partout » de A. Marvie et l’utilisation de l’ombre dans le dos qui guette, écoute, épie est l’une des plus répandues comme on peut le voir également sur les propositions graphiques de François Blanc ou R.Beltz ici.

On constate cependant la maîtrise de la composition chez Paul Colin, les destinataires du message sont placés au centre et l’ennemi en arrière fond, le sobre choix des couleurs met en valeurs une forme de fragilité de ces premiers tout en créant une atmosphère interlope, entre chiens et loups propices aux « confidences » que l’artiste met symétrie avec le « silence » pour assurer un message à la fois clair et entêtant.

Les contours anguleux des personnages ainsi que du lettrage servent le propos et l’impact de l’ensemble avec efficacité et nous rappellent l’influence art-déco de l’affichiste.

Celui-ci naît en 1892 et grandit dans ce centre de l’Art Nouveau qu’est Nancy à l’époque.

S’il commence à faire ses armes d’artiste-affichiste au début de l’entre-deux guerres, c’est en 1925 qu’il sera pleinement révélé par son affiche pour la Revue Nègre (dont Sidney Bechet faisait partie) et son travail subséquent autour de Joséphine Baker qui en est la star montante et avec qui il aura une relation amoureuse pendant quelques temps.

Il y démontre tout son talent à saisir le mouvement des corps et des expressions condensés dans une certaine forme d’épure.

Il le résume ainsi lui-même : « l’affiche doit être un télégramme adressé à l’esprit ».

Affiche pour la Revue Nègre en 1925 et la célèbre lithographie Le Tumulte Noir réalisée en 1927.

 

L’orée de la seconde guerre mondiale l’amène à se positionner politiquement, notamment en montrant son soutien au camp républicain espagnol en produisant une affiche en 1939 où il compare le Paris menacé par Hitler au Madrid conquis par Franco.

C’est également dans ce cadre qu’il signe cette affiche fin 1939-début 1940 du « Silence, l’ennemi… guette vos confidences ».

Il refusera d’ailleurs de travailler pour l’occupant allemand ainsi que pour l’état collaborationniste français et reprendra son travail le 14 août 1944, date à laquelle Paris n’est pas encore libérée, avec sa Marianne aux stigmates destinée à être reproduite en grande quantité afin d’être affichée sur les murs des villes de France.

Ainsi l’affiche que nous vous proposons aujourd’hui est marquante sur plusieurs tableaux, l’historique évidemment, en tant que témoignage flagrant du climat de la fin de la période liminaire de la « drôle de guerre », synthèse graphique des inquiétudes d’une époque et de son gouvernement mais aussi, artistique, en tant que production d’un des plus grands affichistes français du siècle dernier à propos duquel Jean-Paul Crespelle, journaliste et historien d’art important de l’après-guerre, a pu dire : « Plus qu’aucun autre, il aura été le témoin de son temps, au point que, lorsqu’on songe aux grands animateurs de cette époque, son nom vient sous la plume avec ceux de Pablo Picasso, Jean Cocteau, Coco Chanel, André Breton, Paul Morand, Louis Jouvet, Jean Giraudoux, Christian Bérard. ».

By: Eloan David Affiche, Les Trouvailles de la Librairie, Notules abraxiennes Tags: Affiche, Art, Art-déco, Cinquième Colonne, Drôle de guerre, Joséphine Baker, Paul Colin, Propagande, Seconde Guerre Mondiale, Silence l'ennemi guette vos confidences

7 Mar 2023

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Clèves, La Fayette et Laurencin

La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette est un, si ce n’est le, classique parmi les classiques, tant de fois étudié, disséqué, analysé : proto-modèle du roman psychologique moderne, chef d’œuvre de la préciosité , roman historique héritier de la thématique de l’amour idéal impossible, dans la lignée de Tristan et Iseut, et à la fois, très contemporain du jansénisme ambiant de son époque… Cet ouvrage publié anonymement en 1678 et s’ouvrant par cette fameuse phrase: « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri II », nous narre les amours de la cour d’Henri Second mais surtout celui entre l’héroïne éponyme et le duc de Nemours.

Il aura définitivement marqué l’histoire littéraire française ; encore fréquemment étudié dans l’enseignement secondaire, il se retrouve également au concours de grandes écoles, en 2022 à l’ENS d’Ulm et de Lyon par exemple.

Cependant cette aura de prestige, quasi-mythique, peut également nuire à la réception de l’œuvre et un petit quelque chose en plus ou un décalage peuvent être nécessaires pour revisiter le texte.

C’est ce que parvient à faire cette belle édition de 1947 éditée chez Robert Laffont et illustrée par 10 eaux-fortes de Marie Laurencin qui grâce à son impression en grand format sur vélin pur fil, nous permet de redécouvrir le bel ouvrage de l’autrice par le travail de l’illustratrice.

On peut voir dans cette rencontre entre les deux femmes à travers les âges un petit cadeau du destin, bien qu’assez différentes en apparences elles partagent peut-être plus qu’on ne pourrait le penser.

Toutes deux femmes artistes ayant fréquenté les milieux mondains et précurseurs de leur époque, elles semblent partager une certaine image du Beau, empreinte d’idéal et de langueur mélancolique. Cela est frappant sur plusieurs des illustrations de cette édition où les personnages, exclusivement féminins, paraissent à la fois magnifiés dans un aspect de pureté essentialiste de la forme et en même temps un peu prisonniers de celle-là, de cette idée qu’on se fait et qu’elles se font d’elle-mêmes. La pose, le regard, le crayonné du crayon de couleurs se confrontant à la ligne épurée des contours semblent nous parler d’un rapport ambiguë à la représentation de l’image féminine et à l’émotion sous-jacente qui ne parvient pas à s’exprimer autrement que par un rougissement des joues.

Et n’est-ce pas également une lecture possible du récit, Mademoiselle de Chartres, future Princesse de Clèves, n’est-elle pas elle même confrontée aux regards incessants de tous et toutes ? Scrutée, observée, c’est par ce regard, réel et de l’esprit, qu’elle se verra vivre sa passion pour le duc de Nemours qu’elle ne pourra jamais réellement acter, cloisonnée par sa loyauté et son honneur.

Il y a quelque chose d’assez beau dans cette rencontre aussi en ce que la vie de l’illustratrice semble être une forme de continuation complémentaire, presque en forme de réponse à l’intrigue du texte et de la vie de Mme de La Fayette.

Car si l’autrice due en son temps publié anonymement, Marie Laurencin elle, aura vécu sa vie de femme artiste pleinement. Côtoyant d’autres grands noms de son époque, compagne d’Apollinaire pendant 6 ans, amie de Max Jacob, Picasso ou encore Georges Braque à différentes périodes, elle aura aussi eu plusieurs amants, elle divorça également à l’entre-deux-guerres et eu une relation libre avec Nicole Groult (mère de Benoîte et Flora), une grande styliste française, qui bien que discrète n’était pas cachée.

La Muse inspirant le poète par le Douanier Rousseau en 1909, représentant le couple Laurencin-Apollinaire.

Son art quand à lui, souvent qualifiée de « nymphisme » aura eu plus de mal à faire l’unanimité en son temps, parfois moqué pour son aspect « mièvre » par des contemporains tel qu’Arthur Cravan, il peut cependant être aujourd’hui considéré comme un dépassement du cubisme et du fauvisme et sut trouver son public, au Japon notamment.

Ainsi si La Princesse de Clèves a bénéficié d’autres éditions illustrées, notamment par Edme Bovinet, Sergueï Solomko, Etienne Drian, André Édouard Marty ou encore plus récemment par le célèbre couturier Christian Lacroix en 2018 chez Gallimard ; rares sont celles qui atteignent ce degré de connivence entre les deux artistes et ce niveau de rapport méta-textuel.

Alors quoi de mieux que ce précieux livre pour pleinement apprécier et (re)découvrir ce chef-d’œuvre de la préciosité ?

By: Eloan David Idée cadeau, Les Trouvailles de la Librairie, Non classé Tags: Bibliophilie, Classique, jansénisme, Littérature, Marie Laurencin, Mme De La Fayette, nymphisme, préciosité, Princesse de Clèves, Robert Laffont

17 Fév 2023

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Jack London, pour nous, c’est l’Amérique.

Œuvres de Jack London en 5 Volumes, Hachette, Gallimard 1965.

Quand on pense à Jack London, on pense immédiatement à Croc-Blanc, L’appel de la forêt, Construire un feu, on pense au Klondike et au Yukon, à des chiens de traîneaux et des hommes perdus dans l’immensité blanche et hostile du nord américain. On pense à un homme dont la vie vaut la fiction, à l’aventurier baroudeur, au marin intrépide qui du Razzle-Dazzle au Snark n’aura eu de cesse de naviguer et d’explorer.

Croc-Blanc, sans conteste le roman le plus populaire et édité de London en France.

On peut aussi éventuellement penser au Talon de Fer, qui aurait, paraît-il, marqué Trotsky, à son investissement socialiste donc, dans des États-Unis en pleine mutation industrielle.

Cependant on pense en général moins à La Peste écarlate ou au Vagabond des étoiles, à Avant Adam ou encore à Mille fois mort où l’auteur explore autant l’horreur, le récit fantastique que la science-fiction.

Couverture de la réédition de La Peste écarlate dans le numéro de Février 1949 du mensuel Pulp américain Famous Fantastic Mysteries.

Mais voilà justement ce qu’a été Jack London, un écrivain polymorphe et protéiforme, au sommet de son art dans la nouvelle mais qui se tenta aussi au théâtre (sans grand succès), écrivit un peu de poésie, des essais ou encore des reportages de voyages, de guerre, de société et bien évidemment, des romans. Un auteur très prolifique, avec presque 200 nouvelles et plus d’une vingtaine de romans, qui écrivait inlassablement, où qu’il soit, ses 1000 mots par jour.

Il fut aussi avec Mark Twain, l’un des premiers auteurs américains millionnaires ; ce qui vient ajouter à cette aura d’un artiste-aventurier, issu des classes populaires qui par son vécu et son travail acharné parvient au succès. Une sorte de self-made man qui aurait arraché son dû à la vie à la force de son bras et de son talent.

Cependant si sa ténacité et son obstination sont remarquables elles auront aussi abîmés sa santé, il entretint un rapport compliqué à l’alcool (qu’il analyse dans son récit fortement autobiographique John Barleycorn et qui n’est pas sans rappeler un autre auteur américain très prolifique, Stephen King) et fut physiquement marqué par ses voyages, du scorbut au Klondike aux maladies tropicales durant ses expéditions à bord du Snark…

Le Snark, Australie 1921.

Il mourra ainsi le 22 Novembre 1916 à 38 ans sur le porche de son ranch en Californie, des suites de problèmes rénaux aiguës et d’une prise de morphine en auto-médication trop forte.

Il ne faut pas oublier non plus qu’il est pleinement le fruit de son époque, du braconnage d’huîtres à la ruée vers l’or, du travail en usine aux vagabondages du rail, des reportages dans les bas-fonds de Londres à ceux sur la guerre russo-japonaise.

Il aura été à la fois l’artisan et le bénéficiaire de l’explosion des journaux papiers du début du XXème siècle aux États-Unis. Il se sera notamment vu publié dans le San Francisco Examiner (comme Mark Twain), journal par lequel William Randolph Hearst, figure mythique de la presse américaine (qui inspira notamment le Charles Foster Kane du Citizen Kane d’Orson Wells), commença son empire.

On peut ainsi voir dans Jack London un de ces personnages bigger than life qui ont marqué cette époque et ont participé à créer le mythe américain.

Le Cabaret de la dernière chance (John Barleycorn), est, avec Martin Eden, sûrement le livre où l’auteur se livre le plus.

Un aspect qui nous fascine et qui se retrouve questionné aujourd’hui à travers une réinterprétation de l’auteur et son œuvre. Notamment au travers des rééditions et traductions corrigées de ses œuvres quasi-complètes chez Phébus-Libretto et son entrée dans la Pléiade en 2016, où l’on cherche à explorer la complexité du réel derrière le mythe.

D’un point de vue théorique il aura autant été marqué par le darwinisme que le socialisme et se sera retrouvé en permanence à réfléchir autour du thème de l’affrontement : « Avec la nature, les forces hostiles de la nature, affrontement de classes, mais aussi entre les sexes et contre soi-même.[…] C’est le romancier qui a le mieux exposé tous ses champs de bataille sans finalement vraiment choisir son camp. Il a laissé toutes ses forces conflictuelles s’exprimer. Je crois que cet aspect chaotique, archaïque et primitif, est le fondement de sa personnalité, c’est l’une de ses plus grandes singularités — la mise en scène d’un monde de pulsions permanentes entre lesquelles il ne choisit pas et qu’il n’ordonne pas. », comme l’exprime Philippe Jaworski dans un entretien pour le site de la revue Historia, à l’occasion de l’entrée de London dans la Pléiade.

Malgré cela, bien qu’il fût très populaire en son temps et qu’il l’est encore aujourd’hui, il semble ne pas avoir réussi à s’installer dans le panthéon littéraire américain comme a pu le faire Twain, selon Jaworski encore : « Il est considéré au mieux comme un naturaliste mineur dans la mouvance de Zola. Bien qu’il soit un écrivain très américain, les Américains ont du mal à se reconnaître dans ce rapport très ambigu à la violence primitive, archaïque. ».

Le Jeu du ring (The Game), Hachette, 1928.

Et peut-être est-ce là une des grandes spécificités de London, de s’être confronté à des impensés de la société états-unienne qui sont pourtant fondateurs de son histoire, la violence et le rapport à l’autre autant que la violence dans, par, le rapport à l’autre, que cela soit des hommes envers les hommes (Le peuple de l’abîme, Mille fois mort), des hommes envers les animaux et des animaux envers les hommes en retour (le dyptique Croc-Blanc, L’appel sauvage).

Et peut-être est-ce en effet ce qui l’empêche de pleinement prendre sa place dans le paysage littéraire nord-américain mais aussi ce qui nous fascine tant ici, en France.

Jack London dans son bureau en 1916.

On peut considérer trois grands moments dans la vie des œuvres de London en France, les premières traductions importantes de Louis Postif (parfois assisté de Paul Gruyer) pendant l’entre-deux-guerres, principalement publiés chez Hachette (notamment dans la fameuse Bibliothèque verte) et Les éditions G. Crès & Cie ; les rééditions en 10/18 et chez Bouquins à la fin des années 70, autour desquelles la présence de Francis Lacassin donne une lecture plus orienté politiquement, une importance plus grande est alors donné à cette part de son œuvre au travers de textes comme Révolution, texte d’une conférence donné par l’auteur à Harvard et retraduit à l’occasion par Jacques Parsons ; et enfin la grande entreprise de réédition réalisée par Phébus-Libretto sous la direction de Noël Mauberret, entamée au début des années 2000, qui tente d’apporter au grand public la meilleure et la plus exhaustive des versions possibles de l’œuvre de Jack London.

Réédition de Le Dieu Rouge, chez Phébus-libretto en 2001.

Mauberret pour cette collection s’appuie néanmoins beaucoup sur les traductions de Postif qui reste celui qui « grâce à un travail acharné » (selon les mots de ce premier) permit à l’auteur californien d’être connu en France et qui avait en fait tout traduit, mais dont les textes avaient été en parties coupés par les éditeurs qui n’étaient d’abord intéressés que par des histoires d’aventures, dont ils occultèrent les passages trop violents ou philosophiques.

Cependant il y a aussi, avec ce travail plus récent autour de l’auteur, une volonté de rétablir la spécificité de son langage, notamment son aspect oral qui n’était pas vraiment dans le canon des traductions de la première période. Frédéric Klein a grandement participé à ce travail de révision des traductions de Postif ou Parsons et a parfois retraduit entièrement l’œuvre quand cela était nécessaire, comme pour L’appel sauvage, nouveau titre évocateur plus proche de l’original Call of the Wild, « sauvage » faisant appel à une notion plus marquée que celle de « la forêt ».

Encore une fois nous pouvons faire le parallèle avec Mark Twain dont les différentes tentatives de retraductions, d’Huckleberry Finn notamment, connurent une histoire similaire (et qui se vu brillamment retraduit par Bernard Hoepffner en 2008 chez Tristram).

Nous pouvons alors nous poser cette question, comme le fait Thierry Jousse dans son émission Blow Up : c’est quoi Jack London ?

Comme nous avons pu le voir, c’est à la fois, l’homme, le mythe, l’auteur et sa résonance dans la société française qui sont convoqués lorsque l’on prononce ce nom. C’est aussi une part de notre rapport à l’Amérique, un pan historique de notre imaginaire contemporain, au même titre que Steinbeck, Twain, Kerouac ou King.

Et nous vous proposons aujourd’hui de vous replonger dans les premières éditions de son œuvre en France avec un lot d’ouvrages publiés chez Hachette et Crès & Cie, comprenant notamment Le peuple de l’abîme, Croc-Blanc, La Croisière du « Snark » mais aussi le Journal de bord du « Snark », écrit par sa femme et qui donne une version complémentaire au texte de l’auteur, ou encore Les vagabonds du rail.

Couverture des Vagabonds du rail, publié en 1931 par Hachette.
By: Eloan David Arrivage, Notules abraxiennes Tags: 10/18, Aventures, Bibliothèque Verte, Croc-Blanc, Enfantina, G. Crès & Cie, Hachette, Jack London, Jacques Parsons, L'appel sauvage, Le peuple de l'abîme, Les vagabonds du rail, Littérature, livre de poche, Louis Postif, naturalisme, Noël Mauberret, Phébus-Libretto, Pjilippe Jaworski, Ruée vers l'or, Socialisme, Voyages

6 Nov 2022

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La Bibliothèque de la Pléiade, une collection mythique.

« Votre petit Baudelaire me ravit. C’est une merveille de présentation”, André Gide à Jacques Schiffrin dans une lettre du 23 novembre 1931.

Nous avons récemment eu la chance d’obtenir un lot conséquent d’ouvrages de la Bibliothèque de la Pléiade (environ 300 volumes) ainsi qu’une collection complète des Albums en excellentes conditions. Pour découvrir cette collection et acquérir des volumes c’est ICI.

À cette occasion, plongeons-nous un peu dans l’histoire de cet objet fétiche des éditions Gallimard.

Ce que l’on appelle aujourd’hui couramment « la collection de la Pléiade » c’est presque un millier d’ouvrages (982 ouvrages au 3 Mars 2022 en incluant les albums et l’encyclopédie) et plus de 250 auteurs (hors ouvrages collectifs) publiés sur une période d’un peu plus de 90 ans.

Elle naît de la volonté de Jacques Schiffrin (1892-1950, éditeur et traducteur originaire d’Azerbidjan alors situé dans l’Empire russe) de proposer des œuvres complètes d’auteurs classiques dans un format à la fois pratique et confortable. En effet l’éditeur avait choisi d’adopter un format poche compact (105×170 mm) avec un papier bible opacifié couleur chamois ainsi qu’une couverture en cuir pleine peau souple et dorée à l’or fin, qui permettait, avec son caractère Garamond 9, une bonne lisibilité tout en conservant un nombre impressionnant de pages par ouvrage. Cette charte précise et rigoureuse, pensée pour mêler l’élégance à l’exhaustivité, demeure inchangée depuis sa création.

Il en est de même pour son code couleur, celle-ci dépendant de l’époque à laquelle a vécu son auteur (ou pendant laquelle elle a été produite) : vert antique pour l’antiquité, violet pour le Moyen Âge, corinthe pour le XVIe, rouge vénitien pour le XVIIe, bleu pour le XVIIIe, vert émeraude pour le XIXe et havane pour la littérature du XXe siècle comme on peut le voir ci-dessous (on peut noter quelques exceptions : gris pour les textes de référence des principales religions monothéistes et rouge Churchill pour les anthologies ainsi que des choix ponctuels souvent rectifiés par la suite, comme le noir de la première édition de Saint-Simon).

Les couleurs de la Pléiade : chacune réfère à une période.

C’est donc en 1923 que Jacques Schiffrin créé les Éditions de la Pléiade et c’est en 1931 qu’il entame cette collection singulière au sein de ses éditions et dont nous parlons aujourd’hui avec un premier tome des œuvres de Baudelaire.

L’origine du nom de la maison d’édition, et par conséquent de la bibliothèque, n’est pas clairement défini, par manque d’archives écrites de cette époque. Nous devons ainsi nous contenter de la tradition orale de la maison Gallimard et des proches de Schiffrin.

Si l’on pense évidemment à la constellation et aux poètes français du XVIe siècle, l’appellation aurait une origine plus proche des racines de l’auteur. Et c’est là où les versions divergent, une première voudrait qu’elle soit la transcription du mot russe «pleiada » signifiant «empaqueter», une façon pour Schiffrin de préciser son concept: «Publier le maximum de l’œuvre d’un auteur dans le minimum de volume». Cependant le mot russe pleiada viendrait lui-même du grec et signifierait en russe la même chose qu’en français, c’est-à-dire une référence à la constellation ou au groupe de poètes.

Néanmoins, selon des propos de Simon Schiffrin, son frère directeur de production dans le cinéma et recueillis par Pierre Assouline, « pleiada » en russe voudrait dire « esprit de groupe », et il l’aurait appelé ainsi parce qu’ils étaient « une petite bande de juifs russes exilés à Paris ».

Et d’après André Schiffrin, un de ses fils qui fut lui aussi éditeur aux États-Unis : « Contrairement à ce que l’on croit souvent, ce nom de Pléiade ne venait ni de la mythologie grecque ni de la Renaissance française, mais d’un groupe de classiques russes ». En effet, au départ, faute d’auteurs à sa disposition, Jacques Schiffrin lança une collection de classiques russes – Pouchkine, Gogol, Dostoïevski… – qu’il traduisit lui-même.

Cette diversité de versions semble dessiner une histoire commune empreinte d’un flou mémoriel qui participe à la légende de la collection.

Jacques Shiffrin, 1950. © Archives Éditions Gallimard

Si dès 1931 la collection fait du bruit (elle devra être rachetée par Gallimard en 1933, Schiffrin ne parvenant pas à subvenir à la forte demande des lecteurs), c’est après-guerre qu’elle s’instaurera comme l’édition de référence qu’elle est aujourd’hui.

À partir des années 50 l’appareil critique se développe et s’amplifie, on peut notamment penser à la création de l’« Encyclopédie de la Pléiade » dirigé par Raymond Queneau en 56 et, dans cette continuité, à la création des « Albums », à proprement parler, en 1962, dédié chaque année à un auteur différent (mais aussi parfois à une période spécifique : Les écrivains de la Révolution française en 1989, ou à un focus de la collection : Le livre des mille et une nuits en 2005) et dirigé par un expert reconnu en la matière.

Ces albums, vendus à prix coûtant aux libraires et offerts par ceux-ci aux clients après l’achat de trois pléiades, sont devenus une ressource précieuse et pour les savants et pour les collectionneurs. Tirés en une seule fois à environ 40 000 exemplaires chacun, ils ne peuvent être mis en vente ni réimprimés. Ce qui les rend accessibles à l’achat uniquement sur le marché de la librairie ancienne et d’occasion.

De par le temps et leur succès certains albums sont réputés comme plus rares, à l’exemple de ceux sur Proust (1965), Céline (1977) ou encore Balzac (1962).

C’est donc une véritable aubaine de pouvoir vous proposer à la fois une collection quasi-complète de 61 albums ( à laquelle il ne manque que le livret-disque de 1961 et le dernier album consacré à Kafka) ainsi qu’une soixantaine d’autres albums dépareillés pouvant venir compléter des collections déjà entamées.

Une telle collection ne peut pas exister pendant aussi longtemps sans créer son lot de critiques et d’adulateurs et cela est aussi vrai pour les auteurs qui en font aujourd’hui parties. Par exemple, Céline a vivement insisté pour être publié dans la Pléiade de son vivant, notamment en écrivant une célèbre lettre à Gaston Gallimard en 1956 : « Les vieillards, vous le savez, ont leurs manies. Les miennes sont d’être publié dans la Pléiade (Collection Schiffrin) et édité dans votre collection de poche… Je n’aurai de cesse, vingt fois que je vous le demande. Ne me réfutez pas que votre Conseil, etc. etc… tout alibis, comparses, employés de votre ministère… C’est vous la Décision. »

Tandis que d’autres ayant décliné d’en faire partie de leur vivant s’y sont finalement retrouvés après leur mort comme Henri Michaux qui y entrera en 1998.

Quoi qu’il en soit la Bibliothèque de la Pléiade a su évoluer avec le temps tout en gardant une identité singulière et reconnaissable entre mille, l’instaurant comme un objet incontournable du paysage littéraire français, autant pour les collectionneurs que pour les curieux et ceux-ci pourront se faire allègrement plaisir avec ce stock en excellent état que nous venons de rentrer.

By: Bruno Foligné Arrivage, Idée cadeau, Les Trouvailles de la Librairie, Notules abraxiennes Tags: Album Pléiade, Gallimard, Jacques Schiffrin, Oeuvres complètes, Pléiade

19 Jan 2022

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Poètes d’aujourd’hui

Poètes d’aujourd’hui

Crédit photo : Locus-Solus

Nous avons récemment eu la chance de pouvoir ajouter aux livres déjà présents dans nos rayonnages un superbe lot de Poètes d’aujourd’hui en très bel état. Cette collection de monographies, principalement dédiée aux poètes du XXème siècle, a été fondée en 1944 par Pierre Seghers, poète, directeur de revue, éditeur et résistant. Le but du fondateur des Editions Seghers était de faciliter l’accès à la poésie au plus grand nombre. Chaque numéro se décompose en deux parties : une étude consacrée au poète, puis une sélection de textes ; chaque réédition tient compte de l’évolution de l’œuvre de l’auteur concerné. Du premier numéro consacré à Paul Eluard, la série s’achève en 1994 avec le numéro 270 thématisé autour de l’œuvre de Jude Stefan. On peut également mentionner le numéro 93, consacré à Léo Ferré, qui marque l’entrée de la chanson au sein de la collection des Poètes d’aujourd’hui. Les numéros dont nous venons de faire l’acquisition présentent un très bel état général ; vous pourrez ainsi y retrouver les numéros consacrés à Allen Ginsberg, Michel Butor, Luis Cernuda, Charles Péguy, pour n’en citer que quelques-uns… Vous pouvez voir les volumes actuellement disponibles en cliquant ici !

 

By: Rozenn Renault Arrivage, Les Trouvailles de la Librairie Tags: Allen Ginsberg, Charles Péguy, Louis Cernuda, Michel Butor, Poésie, Seghers

26 Nov 2021

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Cartonnages romantiques

Aujourd’hui, la librairie Abraxas vous propose de plonger doucement dans l’ambiance qui précède Noël en découvrant les cartonnages romantiques, une production de livres bon marché typique du XIXème siècle et avant tout destinée aux enfants. Peut-être êtes-vous resté, dans l’âme, un grand enfant ?  

Nouveau choix des lettres de Madame de Sévigné
Voyages en zigzag ou excursions d'un pensionnat en vacances dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes
Les merveilles de la nature et de l'industrie humaine ou les chefs d'oeuvre de Dieu et de l'hom
Nouveau choix des lettres de Madame de Sévigné

Dans le manuel Roret, en 1923, Louis-Sébastien Lenormand en donne une définition : « Les cartonnages et les emboîtages sont des reliures très légères et à un prix relativement peu élevé que l’on applique aux ouvrages de consommation générale ou à ceux que l’on se propose de faire habiller plus tard d’une manière plus sérieuse. Toutefois il existe une différence importante entre les uns et les autres. C’est que, dans les cartonnages, la couverture est réellement fixée au livre à la manière ordinaire, c’est-à-dire par des ficelles, tandis que dans les emboîtages, la couverture ne tient au livre que par le collage des gardes, lesquelles sont en papier. » En 1930, Edwina Herscher précise que « gardant au mot emboîtage une valeur purement technique, nous conserverons le nom de cartonnage devenu d’usage courant pour designer cette catégorie très déterminée du livre du XIXe siècle à revêture ornée qui ne peut se confondre avec celle de la reliure. » Les cartonnages se distinguent également par leur couverture très voyante.  

La mode des cartonnages, destinés en premier lieu aux femmes et aux enfants, apparaît sous le premier Empire. Il s’agissait d’almanachs, de calendriers, d’étrennes ou carnets de bals, jusqu’alors présentés sous de luxueuses reliures de cuir décorées de scènes peintes ou de broderies. Les reliures pastel de ces cartonnages en papier étaient très prisées. Une grande partie de la production de ces cartonnages était dédiée à un public scolaire : les livres de présent, distribués lors des cérémonies de distribution des prix, récompensaient l’élève selon ses bonnes notes ou son comportement exemplaire. Le livre comportait un ex-praemio manuscrit ou imprimé qui mentionnait l’identité de l’élève, la discipline ou le comportement récompensé, le nom de l’école… Certains cartonnages possédaient un ex-praemio avec le nom de l’institution directement sur la couverture du livre. Également, ils pouvaient être offerts à l’occasion d’une communion ou d’un mariage, en guise d’étrennes ou comme simple cadeau : ils se différencient par la dédicace manuscrite du donateur (ex-dono) à l’attention du receveur.   

Les cartonnages romantiques constituent un exemple concret du développement de la reliure industrielle au XIXème siècle, qui répond à une demande croissante de livres. L’apparition d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, l’influence encore prégnante de l’Eglise et le changement de liturgie (le rite gallican est remplacé par le rite roman, ce qui nécessite un changement de missel), les progrès de l’instruction (notamment la loi Guizot de 1833 qui oblige toutes les communes de plus de 500 habitants à entretenir une école publique), sont autant de facteurs qui expliquent ce besoin et l’édition par millions de ces livres entre 1840 et 1870.  

Jean Engel est le premier à créer, à Paris, le premier atelier de reliure industrielle. Selon Marius-Michel, « il peut être considéré comme le créateur de la reliure industrielle dans notre pays, de ce genre de reliure où la machine-outil joue le rôle principal. »  

En dehors de Paris, les ateliers sont fondés à partir de maisons d’éditions déjà existantes. C’est en province que sont implantés les plus grands ateliers, en raison de l’importante superficie demandée pour les locaux. C’est le cas de la plus connue, la maison Mame à Tours, dont le nombre d’ouvriers salariés passe de 600 en 1845 à 1200 en 1866 ; entre 10 000 et 15 000 livres sont reliés chaque jour entre ses murs. Parmi les autres maisons d’éditions importantes, on peut citer Ardant et Barbou à Limoges, Mégard à Rouen, Lefort à Lille…  

Cet exemplaire de Simeoni l’astrologue, écrit par Elisabeth Doré, a été publié par la Maison Mame en 1888. Ce cartonnage romantique en papier, avec un décor polychrome et doré sur les plats, constitue un témoignage de belle facture de la qualité des productions de cette grande maison d’édition.  

Il existe deux raisons qui justifient cette terminologie de « reliure industrielle » : la première est l’apparition de la machine et le développement des outils techniques utilisés pour relier les livres : machine à coudre, rouleau à endosser, massicot, apportent un net allègement de la charge de travail de l’ouvrier. La seconde concerne l’organisation du travail qui est complètement repensée : chaque travailleur se voit attribuer une tâche précise dont il fait sa spécialité ; l’habileté et la rapidité qui résultent de cette division du processus de travail permettent d’augmenter la productivité des ateliers : on produit plus mais néanmoins moins bien.  

Les cartonnages sont produits en série, et le système d’emboîtage, le livre tenant aux cartons de la couverture uniquement par le collage des gardes, permet un gain de temps considérable ; l’économie passe aussi par la couture dite « à cahier sauté » : elle se fait sur trois cahiers et non plus sur deux. Le système d’emboîtage rend la reliure très fragile, puisque le livre n’est plus ficelé à la couverture. La mécanisation du processus de travail est encore imparfaite, et sa maîtrise n’est pas optimale : on peut parfois tomber, parmi la somme importante de cartonnages édités, sur un livre monté à l’envers, où le papier est mal centré…  

Il existe trois types de cartonnages romantiques : 

Cette édition du Général Tom Pouce et les nains célèbres, suivi de Tom Pouce ou le petit garçon pas plus grand que le doigt entre dans la première catégorie des cartonnages romantiques : les couvertures en peau. Ce livre paru chez Lehuby à une date inconnue présente une reliure possédant des dorures sur les plats et le dos. Les tranches dorées, et les gravures imprimées en couleur (on peut souligner la belle qualité du frontispice) témoignent d’une qualité d’impression et d’une édition plus recherchées.   

Les cartonnages recouverts de peau sont le plus souvent en basane (peau de mouton) bon marché ; le maroquin ou le chagrin sont destinés aux ouvrages de collection. Le racinage (imitation de racines ou d’arbres) permet d’en cacher les défauts. Le basane peut être teint de couleurs sombres et gaufré à froid (sans or) ou avec un filet doré. Les cartonnages en basane concernent les livres de prix et les livres de piété.  

 

Cet exemplaire du Petit Homme par Mailhard de La Couture, sans date et paru chez Desclée de Brouwer, constitue un bon exemple pour le deuxième type de reliure. Il s’agit d’un cartonnage romantique d’éditeur, en pleine percaline rouge, dont la couverture est illustrée en couleurs. 

Ce sont des cartonnages recouverts de toile, plus solide que le papier, et qui ont mieux survécu au passage du temps. Les couvertures en percaline apparaissent vers 1838, davantage destinées aux livres de prix ou aux livres de présent. Les décors sont réalisés à l’aide de plaques à gaufrer ou à dorer, après la couvrure, et qui laissent sur le carton une empreinte caractéristique ; ils sont réalisés après 1870 par lithographie. La fabrication d’un cartonnage en percaline se différencie de celle d’un cartonnage en papier uniquement par la pose d’un tranchefile et par des gardes en papier généralement jaune et de meilleure qualité. C’est à partir des années 1860 que les couvertures en percaline se diversifient : les teintures rouges deviennent dominantes avec la « Bibliothèque rose » ou le « Tour du Monde ».  

Cette édition de la Vie de Sainte Paule (347-404), écrite par l’abbé Paul d’Antony, éditée par Eugène Armand à une date inconnue, est un bel exemplaire de cartonnage romantique en papier. Les cartonnages de papier sont les plus nombreux. On en distingue trois catégories : lithographiés, gaufrés et à médaillon.   

Les cartonnages en papier lithographiés sont à la mode de 1840 à 1855, avant de redevenir populaires sous la Troisième République. Ils sont souvent à fond clair, crème, ou à fond très foncé, noir ou marine, avec un décor multicolore. On trouve peu de cartonnage de ce type en bon état.   

Les cartonnages en papier gaufrés sont fabriqués entre 1840 et 1860. Vers 1845, on voit apparaître un médaillon gaufré au centre la couverture, mettant en scène des personnages, des animaux ou des paysages. Le papier est de bonne qualité, car il doit supporter le passage par les différentes étapes de gaufrage et de reliure. Les décors sont or et argent, le trait du dessin plus épais.  

Les cartonnages en papier gaufrés à médaillon sont les plus nombreux, apparaissant vers 1840 jusque dans les années 1880. Une ouverture est pratiquée au centre de la couverture, laissant voir une image lithographiée et coloriée. Cette image peut avoir un rapport avec le contenu du livre ou être complètement hors-sujet, son but principal étant de séduire le lecteur. On peut remarquer que ce type de décor évolue, le doré laissant progressivement place à la couleur ; les gravures présentes à l’intérieur du livre restent le plus souvent en noir et blanc.  

Après la guerre franco-prusse de 1870, grâce à un procédé lithographique, les couvertures deviennent noires. Les décors, d’abord dorés ou argentés, deviennent polychromes à la fin du XIXème siècle. Le contenu des cartonnages diffère de la période précédente ; pour se conformer à l’esprit de la Troisième République, la dimension religieuse des textes est remplacée par des sujets plus laïcs, dédiés à l’éducation (histoire, science…) et aux loisirs (aventures, voyages…). L’apogée des cartonnages romantiques trouve une fin avec le début de la guerre en 1914.  

By: Rozenn Renault Non classé Tags: Bibliophilie, cartonnage romantique, école, édition, éducation, enfant, industrialisation, livre, maison Mame, reliure, Révolution industrielle, XIXème siècle

31 Oct 2021

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Album de photos chinois

Henri Meyer, Le Petit journal, 16 janvier 1898

 

A l’approche d’Halloween, il y a d’emblée certains sujets d’ouvrages qui viennent immédiatement à l’esprit : les meurtres, les fantômes, les vampires, la mort… Autant d’idées de lecture qui contribuent à l’instauration d’une certaine ambiance qui accompagne merveilleusement bien la période hésitante et grisonnante de la fin d’octobre pour les frimas de novembre. Mais comme vous le savez, à Abraxas, nous aimons bien l’histoire. Et il est tout à fait possible de vous parler aujourd’hui d’une période de l’histoire de la Chine sans venir dépareiller la nuit du 31 octobre de ses traditionnels frissons et ribambelles de monstres et autres tueurs en série qui sortent des placards la nuit venue.

L’ouvrage que nous vous présentons aujourd’hui est exceptionnel d’un point de vue bibliophilique mais aussi historique. Il s’agit d’un album photographique anonyme, non daté et non paginé. De format oblong, les plats sont en bois laqué. Le premier plat peint est orné d’un dragon en ivoire et en nacre, de belle réalisation mais malheureusement abîmé, et d’une signature peinte, peut-être celle de l’artiste. Les prises de vue montrent des images de la Chine lors des dernières années de l’Empire, vraisemblablement réalisées vers 1909/1910, et probablement par un soldat ou un missionnaire Français : les légendes manuscrites des photographies sont écrites en français. Celles-ci montrent autant de paysages que de portraits : s’y côtoient autant la cour impériale et les visages d’acteurs que des images du Palais d’Eté ou de la Grande Muraille. Essentiellement en noir et blanc, certains détails ont été colorés lors du développement. Les portraits d’actrices pékinoises ou des habitantes des différentes régions de l’Empire de Chine, portant leurs habits traditionnels, précèdent ceux des missionnaires des légations européennes. Les sept dernières pages montrent des photographies dont le sujet est moins propice au tourisme ; en effet, l’auteur anonyme a été témoin de deux scènes d’exécution lors de son séjour en Chine qu’il a immortalisées avec sa pellicule : celle d’anarchistes mandchous le 23 février 1910 et de Boxers à Pékin en septembre 1909.

Le terme de Boxer, mentionné par l’auteur à l’attention de son lecteur, tel un avertissement pour le prévenir du caractère hautement sensible des pages suivantes, ce terme fait allusion à un événement bien précis de l’histoire de Chine. L’auteur indique avoir pris les photographies de l’exécution de ces inconnus à Pékin en 1909 ; l’utilisation de ce terme semble anachronique, car ce qui est nommé la Révolte des Boxers en Occident s’est déroulé près d’une dizaine d’années auparavant.

Cet événement historique s’est déroulé sur deux ans, entre 1899 et 1901, et s’ancre dans une période charnière pour la Chine. L’humiliation du pays sur la scène internationale, alors gouverné par la dynastie mandchoue Qing, s’explique par plusieurs facteurs : la défaite face au Royaume-Uni lors des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860), puis face au Japon lors de la première guerre sino-japonaise en 1894-1895 pour le contrôle de la Corée, un conflit qui amoindrit considérablement la mainmise chinoise en Asie de l’Est face à un Japon considéré jusqu’alors comme une puissance mineure.

Ces différentes défaites entraînent une crise économique importante, exacerbant les tensions qui déchirent la société chinoise et le développement d’une pensée conservatrice, nourrie par la perte de prestige du pouvoir impérial. En effet, au XIXème siècle, les puissances occidentales colonisatrices (l’Angleterre, la France, la Russie, les Etats-Unis…), à la suite des défaites successives, imposent une série de « traités inégaux » aux pays de la région. Ces accords contraignent la Chine à ouvrir son marché à l’influence étrangère : cession d’enclaves pour la création de comptoirs coloniaux, activisme des missionnaires chrétiens, développement du commerce de l’opium…

Cette position de soumission fait prendre conscience aux élites chinoises du retard de développement du pays face aux puissances coloniales, notamment en qui concerne l’armée. La nécessité d’une politique de modernisation émerge et entraîne des divisions au sein des cercles intellectuels face à l’aristocratie conservatrice qui réagit de conserve : entre une mouvance anarchiste qui rejette le pouvoir impérial de la dynastie Qing, installée depuis 1644, et un courant libéral prônant l’association avec la monarchie pour lancer le programme de modernisation. L’empereur Guangxu (光緒帝) lance la Réforme des Cent jours, qui prévoit notamment le passage à une monarchie constitutionnelle, la modernisation de l’examen impérial pour devenir fonctionnaire, un nouveau système éducatif basé sur les sciences et non plus le confucianisme et l’industrialisation de la Chine. Cependant, cette réforme provoque des réactions hostiles de la part de l’aristocratie ultra-conservatrice qui se range derrière l’impératrice douairière Cixi (慈禧) et mène au coup d’Etat de 1898.

Portrait de l’empereur

 

C’est dans ce contexte politique troublé qu’apparaît la société secrète « Les Poings de la justice et de la concorde » (Yìhéquán 義和拳), dont les membres sont appelés Boxers par la presse occidentale en raison de la pratique du kung-fu par ses membres, la « boxe chinoise ». Créé au début des années 1890, le mouvement des Boxers est essentiellement issu des classes populaires et rurales de la société chinoise : ouvriers, artisans, bateliers… Dans un premier temps réfractaire à la dynastie impériale, les actions xénophobes du mouvement démontrent une hostilité radicale contre la présence occidentale dans le pays, les missionnaires chrétiens et les passe-droits qu’ils s’octroyaient en raison de la suprématie coloniale : destruction de voies ferrées et de lignes télégraphiques, mises à sac des églises, assassinats de religieux et de convertis…  Ce sont les meurtres de deux missionnaires allemands, dans la province du Shandong en 1897, qui sont à l’origine d’un mouvement de masse qui comptera de cinquante à cent mille membres à son apogée. Les Boxers s’accrochent avec les troupes chinoises et divisent la cour impériale.

Portrait de l’impératrice douairière Cixi

 

Mais en 1900, un édit de l’impératrice Cixi, au pouvoir depuis le coup d’Etat, reconnaît les sociétés secrètes. A partir du mois de mai de cette même année, les Boxers patrouillent en milices à Pékin. Le groupe des révoltés est désormais soutenu par le pouvoir impérial qui joue sur la frustration et la xénophobie ambiantes pour redorer son prestige, un soutien qui modifie le slogan officiel des Boxers en « Soutenons les Qing, détruisons les étrangers ». Les tensions s’accroissent dans la capitale : environ 450 soldats occidentaux y pénètrent pour protéger les délégations étrangères. Plusieurs événements émaillent la chronologie des semaines suivantes et vont mettre le feu aux poudres : assassinat du ministre japonais Sugiyama Akira le 10 juin, attaque conjointe des légations européennes par les troupes impériales chinoises et les Boxers le 17 juin, assassinat du baron allemand von Ketteler le 20 juin. C’est à partir de cette date que le siège des légations, ou les 55 jours du siège de Pékin, commence.

L’information concernant ce qui se passe entre les murs de Pékin étant restreinte, la situation donne lieu à de multiples légendes : c’est ainsi qu’à Londres, croyant que tous les assiégés avaient été massacrés, on projette de faire célébrer un service à leur mémoire à la cathédrale Saint-Paul. Un corps expéditionnaire (environ 2000 hommes), sous le commandement du vice-amiral britannique Lord Seymour, se fait refouler par une forte opposition et résiste à Tien-Tsin sans urgence, un rapport ayant déclaré que la colonie britannique avait été massacrée. Le démenti arrivé, les troupes de l’alliance des 8 nations (Japon, Allemagne, Autriche–Hongrie, Etats-Unis, France, Italie, Royaume-Uni, Russie) se mettent en marche le 4 ou 5 août, une armée de 20 000 hommes sous le commandement du général britannique Sir Alfred Gaselee, qui prend le contrôle de Pékin le 14 août et libère ainsi les légations européennes.

Des deux côtés, ce conflit historique se caractérise par une violence inouïe. 300 missionnaires et près de 30 000 Chinois convertis au christianisme trouvent la mort ; les corps sont mutilés, empalés, décapités et les têtes disposées en pyramides, souillent les eaux potables, se décomposent dans les fossés. Les représailles par les Occidentaux sont terribles : des milliers de Chinois accusés d’être Boxers exécutés, pillage des palais… Les soldats se font photographier sur le trône impérial. L’empereur allemand Guillaume II ordonne une politique de répression extrêmement violente dans la Chine rurale, dans le but de tuer dans l’œuf toute autre révolte. Défaites, les troupes impériales chinoises sont contraintes de participer au démantèlement du mouvement des Boxers. Le conflit prend fin avec le traité de Xinchou le 7 septembre 1901.

L’Empire de Chine sort du conflit humilié et placé sous tutelle étrangère : les postes passent sous contrôle français, les douanes sous contrôle britannique. L’impératrice Cixi, qui avait fui la capitale pour se réfugier, doit accepter plusieurs réformes : abandon du confucianisme par le système éducatif pour l’étude des mathématiques, de la science et de la géographie, suppression de l’examen impérial pour l’entrée dans la fonction publique, mise en place des Assemblées provinciales en 1909…Les puissances occidentales profitent du conflit pour affermir plus encore leur présence en Chine, qui semble bel et bien devenir un énième territoire colonial. Les légations européennes obligent le pouvoir impérial à d’importantes concessions commerciales et un droit de stationnement pour les militaires. La Russie étend son influence sur la région de la Mandchourie, qui mènera à la guerre contre le Japon (1904-1905).

C’est ainsi que l’on peut supposer que l’auteur des photographies de cet album (qui constitue un témoignage précieux des dernières années de l’Empire de Chine !) était un soldat français stationné à Pékin. Les scènes d’exécution qu’il a enregistrées avec son appareil (qu’il décrit comme celles de Boxers et d’anarchistes mandchous) peuvent être celles de personnes gagnées par les idées révolutionnaires qui éclateront deux ans plus tard. Ces différentes prises de vue, réalisées en 1909 et 1910, illustrent une période charnière pour le Chine. Tous ces facteurs politiques et sociaux contribuent à ouvrir la voie à la révolution communiste qui prendra effet dix ans plus tard, avec le soulèvement de Wuchang en 1911 qui entraînera la chute de la dynastie Qing et la proclamation de la République de Chine.

 

 

By: Rozenn Renault Les Trouvailles de la Librairie, Non classé Tags: Allemagne, Boxers, Chine, Cixi, colonisation, Empire de Chine, exécution, Guangxu, guerre, histoire, Japon, Mandchourie, opium, Pékin, Photographie, Qing, Révolte, Royaume-Uni, Russie, Wuchang, Xinchou, XXe siècle

4 Août 2021

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La Divine Comédie par Dante

L’ouvrage du jour met en relation deux personnalités qu’a priori tout sépare. L’auteur, Dante Alighieri, italien dont la vie se partage entre le XIIIème et le XIVème siècles, et l’illustrateur, Salvador Dalí, originaire d’Espagne et qui vécut au XXème siècle, ont pourtant plus que l’art en point commun, malgré les siècles de distance. On peut citer les figures féminines qui ont marqué leurs existences, Beatrice di Folco Portinari pour l’un et Gala Dalí pour l’autre, muses idolâtrées voire mythifiées dans les œuvres de ces deux artistes, ou bien encore leur foi partagée pour le catholicisme. Et c’est l’intérêt pour la religion qui est au cœur du texte que nous vous présentons aujourd’hui, à travers un pèlerinage célèbre qui descend à travers les Enfers pour arriver à la divinité : la Divine Comédie.

L’exemplaire paru aux éditions des Heures Claires réunit l’illustre texte de Dante et le dessin de l’artiste le plus excentrique du XXème siècle. Il se présente en trois séries de deux volumes dont le découpage suit celui des trois parties de la Divine Comédie : l’Enfer, le Purgatoire puis le Paradis. Les volumes sont sous emboîtage et imprimés sur vélin pur chiffon de Rives ; ils font partie des 3900 exemplaires qui ont été imprimés entre 1959 et 1963. Cette édition présente 100 aquarelles de Dalí gravées sur bois, une pour chaque chant qui compose le texte original.

L’originalité de cette édition, qui associe l’artiste le plus excentrique du XXème siècle et l’illustre auteur de la langue italienne, permet d’apprécier le résultat de l’appropriation d’un grand texte de la littérature médiévale par l’univers singulier et déluré de Dalí. Son style très étiré transforme les personnages et les couleurs : les figures humaines deviennent éthériques, les couleurs, par l’aquarelle, se diluent pour perdre en vivacité mais gagner en volume. Tour à tour par des rondeurs célestes ou des coulures anxiogènes, Dalí glisse dans son dessin autant de références aux madones de la Renaissance qu’au surréalisme du XXème siècle dont il est l’un des plus grands représentants.

Composé au début du XIVème siècle (entre 1303 et 1321), la Divine Comédie est un poème divisé en trois parties : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Chacune est composée de trente-trois chants, à l’exception d’un chant inaugural supplémentaire pour l’Enfer. Le poème raconte le voyage de l’auteur dans l’au-delà chrétien à travers sa descente aux Enfers, la traversée du Purgatoire jusqu’à l’ascension au Paradis et son accession à la divinité. Dante, lui-même narrateur, raconte son égarement et la perte de sa foi, puis son pèlerinage par les mondes spirituels pour retrouver le droit chemin. Dans les deux premières parties, il est guidé par le poète antique Virgile, envoyé par Béatrice, la jeune femme aimée, qui, à sa mort, a intercédé auprès de Dieu pour libérer Dante de ses péchés, puis lui montrera le chemin du Paradis. Virgile en tant que poète le plus sage de l’Antiquité, est ici une allégorie de la raison, nécessaire pour éviter la perdition mais hélas insuffisante pour arriver jusqu’à Dieu ; la foi, que Béatrice représente, est ici fondamentale et permet à Dante d’accéder à la sainte Trinité.

L’illustration du texte de Dante constitue pour l’artiste espagnol un travail de longue haleine – une dizaine d’années – et a connu quelques péripéties. En 1950, la Libreria dello Stato, à Rome, commande à l’artiste espagnol une version de luxe illustrée de la Divine Comédie : cent aquarelles pour les cent chants du poème. Une partie du travail est exposée à partir de 1951 à Rome, tandis que Dalí continue de plancher sur le texte de Dante. Cependant, au bout de quelques années, le gouvernement italien s’offusque que la commande ait été passée à un artiste étranger : le texte de la Divine Comédie doit être illustré par un artiste italien. Le contrat est rompu, Dalí devient le seul propriétaire de son œuvre. Les droits et l’exclusivité en sont achetés par les éditions des Heures Claires en 1959. La gravure sur bois des aquarelles, par Raymond Jacquet, et l’impression sont réalisées sous la direction de Jean Estrade. L’intégralité des aquarelles de Dalí sera exposée au musée Galliera à Paris en 1960.

Le texte de Dante, qui offre un éclairage important sur la conception du monde au temps médiéval, modelée par l’Eglise catholique romane, trouve, avec le talent artistique de Dalí, une résonance nouvelle. Cet ouvrage des éditions des Heures Claires constitue un exemple sophistiqué de la manière par laquelle le style éclectique et décalé de l’artiste espagnol vient enrichir et sublimer l’antique et complexe écriture allégorique de Dante.

By: Rozenn Renault Non classé Tags: aquarelle, catholicisme, Dante Alighieri, Enfers, foi, La Divine Comédie, Les Heures Claires, Littérature, Moyen-âge, Paradis, Purgatoire, Salvador Dali
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